Le « Dialogue des carmélites » et la question de la mort

Le « Dialogue des carmélites » est un scénario de George Bernanos[1] écrit peu avant sa mort. Plusieurs œuvres, dont un film[2] et un opéra[3], ont été réalisés sur base de cet ouvrage sobre et dense. Il s’agit  d’un thème chrétien, mais c’est aussi une réflexion sur la mort, et donc à portée universelle.

Nous sommes en 1789 à Compiègne, en France. Blanche de la Force est une jeune aristocrate qui depuis son enfance vit la peur au ventre. Elle ne se sent pas de taille à affronter la vie en société, et s’en ouvre à son père :

« Je ne supporte pas le monde. Il est à peine vrai de dire que je le crains, le monde est seulement pour moi comme un élément où je ne saurais vivre. Oui mon père, c’est physiquement que je n’en puis supporter le bruit, l’agitation ; les meilleures compagnies m’y rebutent, il n’est pas jusqu’au mouvement de la rue qui ne m’étourdisse, et lorsque je m’éveille la nuit, j’épie malgré tout, à travers moi, l’épaisseur de nos  rideaux et de nos courtines, la rumeur de cette grande ville infatigable, qui ne s’assoupit qu’au petit jour. »

Elle décide de prendre le voile et d’intégrer l’ordre des Carmélites. Elle se nommera désormais « Sœur Blanche de l’Agonie du Christ », et va vivre une existence de prière, de silence et de contemplation.

La mort est la valeur suprême de cette vie monacale. La vie d’ici-bas doit être considérée comme un prodrome à l’au-delà, ce qui revient à se préparer à la mort tout au long de sa vie.

Quand Sœur Blanche arrive au couvent il s’avère qu’il ne reste que peu de temps à la Prieure à vivre. Les Sœurs assistent à son agonie afin d’apprendre comment accueillir la mort le moment venu. Mais quand le médecin fait comprendre à la Prieure que sa fin est proche elle enrage et s’en prend à Dieu:

« Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m’inquiéter de Lui ! Qu’il s’inquiète donc d’abord de moi ! J’ai médité sur la mort chaque heure de ma vie, et cela ne me sert maintenant de rien.  Je suis seule, absolument seule, sans aucune consolation. » Avant de rendre son dernier souffle elle arrache son voile et s’exclame: « Mort… Peur… Peur de la mort… ! »

Ce spectacle surprend Sœur Blanche, mais elle persévère néanmoins dans son intention de passer le restant de ses jours au couvent afin de trouver la paix de l’âme.

La Révolution Française fait rage, et la situation politique se détériore dans tout le pays.  La congrégation du Carmel est mise à mal, les biens du clergé sont saisis et les ordres religieux dissous.  Les Carmélites sont rendues à la vie civile mais conservent le droit de rester vivre au couvent.

Deux ans plus tard les Carmélites sont accusées de cacher au couvent un prêtre réfractaire.  La troupe fait irruption dans le couvent et arrête les Sœurs, sauf la sous-prieure Mère Marie et Sœur Blanche, qui réussissent à s’échapper.

Les Carmélites passent en jugement au Tribunal Révolutionnaire et sont condamnées à mort.  N’ayant plus la possibilité de poursuivre leur vocation elles prononcent le vœu du martyre et accueillent le verdict avec exaltation.

Blanche vit cachée mais est mise au courant du procès et veut à tout prix sauver les Sœurs.   Mère Marie lui rend visite pour l’informer que pour sa part elle a décidé de rejoindre les Sœurs pour se conformer au serment du martyre.  Elle enjoint Sœur Blanche d’en faire autant.  Celle-ci refuse, et s’écrie dans un accès de colère « Mourir, mourir, vous n’avez plus que ce mot à la bouche. Je ne veux pas qu’elles meurent ! Je ne veux pas mourir ! »

Le jour dit les Carmélites sont extraites de la prison pour être exécutées sur la place publique. Sœur Blanche est dissimulée parmi la foule et assiste à la montée des Carmélites vers l’échafaud  en chantant le « Salve Regina ». Soudain elle se fraie un passage pour se diriger d’un pas décidé vers la guillotine sous l’œil médusé des badauds. Elle entonne elle aussi le « Salve Regina à pleins poumons et meurt sans peur avec ses compagnes.

C’est ainsi que la Prieure a vécu sa vie dans la sérénité, mais est morte dans la peur, alors que Sœur Blanche a vécu sa vie dans la peur mais est morte dans la sérénité.

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Il est courant d’entendre que la religion aide à faire face aux vicissitudes de la vie et à neutraliser l’angoisse existentielle. L’espérance d’une vie après la mort serait donc un antidote. Mais le « Dialogue des  Carmélites » nous montre que même quand on s’exerce la vie durant à se préparer à la mort, le moment venu on peut s’insurger contre elle, comme le fait la Prieure.  Mais la vie monacale n’est pas non plus concluante pour Sœur Blanche, qui ne trouve la sérénité que face à la mort.

Pour le croyant « être mort » pointe vers  la vie éternelle, mais cela ne repose sur rien de vérifiable du point de vue épistémologique. Mais quand bien même il y aurait une vie après la mort, il n’y a aucun moyen de savoir si la religion nous y prépare de manière adéquate. Après tout, les scélérats vivent ici-bas une bien meilleure vie que les Justes ,  alors il se pourrait que ce soit pareil dans l’au-delà.

Mais pour l’athée, « être mort » est une expression oxymorique, puisque quand la vie nous quitte on cesse, littéralement, d’être.

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La Torah et la mort :

 «Je prends aujourd’hui à témoin le ciel et la terre : J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Alors choisis la vie afin que tu vives, toi et ta descendance.[4] »

(הַעִדֹתִי בָכֶם הַיּוֹם, אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ–הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ, הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה; וּבָחַרְתָּ, בַּחַיִּים–לְמַעַן תִּחְיֶה, אַתָּה וְזַרְעֶךָ)

Epicure et la mort :

« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité.

Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus.[5] »

Spinoza et la mort :

« L’homme libre, c’est-à-dire celui qui vit selon le seul commandement de la Raison n‘est pas conduit par la crainte de la mort , mais désire le bien directement, c’est-à-dire qu’il désire agir, vivre et conserver son être selon le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre. Et par conséquent, il ne pense à rien moins qu’à la mort; mais sa sagesse est une méditation de la vie[6]

Finalement la peur de la mort n’est peut-être rien d’autre que la peur de vivre.

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[1] Ecrivain français, mort en 1948. Son œuvre essentiellement d’inspiration catholique est aussi teintée d’antisémitisme.

[2] Le « Dialogue des carmélites », film franco-italien de Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger.

[3] Le « Dialogue des carmélites »  opéra de Francis Poulenc.

[4] Deutéronome 29:9-30:20

[5] « Lettre à Ménécée »

[6] L’Ethique, Proposition 67.

3 réflexions sur « Le « Dialogue des carmélites » et la question de la mort »

  1. Cher Daniel,
    Le pitch que tu fais du scénario est, en particulier, par l’exégèse que tu en fais, d’une grande pertinence. Mais, nous ne sommes pas plus avancés. L’alternative proposée par Bernanos est simpliste et irréaliste:
    Vivre dans l’angoisse et mourir dans la sérénité où vivre dans la sérénité et mourir dans le tourment. quid des 2 autres combinaisons vivre et mourir dans le tourment vs vivre et mourir dans la sérénité?
    La question est toujours la même:
    Sommes-nous devant un piège intentionnaliste ou bien est ce la nature même du hasard et du chaos?

    1. Tu dis que « nous ne sommes pas plus avancés » après avoir analysé « le dialogue des Carmélites ». Tu as raison, or c’est bien pour cela que je propose trois sources d’inspiration face à la mort: Epicure pose qu’elle n’existe pas, Spinoza que l’homme libre l’ignore, et la Torah ordonne de choisir la vie.
      Dans les trois cas il s’agit de s’abstenir de prendre la mort au sérieux. Quant à rechercher une intentionnalité au sein du monde lui-même, c’est une contradiction dans les termes. Résoudre la question du sens au moyen de la science est absurde, parce que science et philosophie sont mutuellement exclusives.
      Wittgenstein pose que « le sens du monde doit être en dehors de lui. Dans le monde, tout est comme il est, et tout arrive comme il arrive ». On peut certes essayer de comprendre le monde au moyen de l’observation et en déduire ce que l’on appelle les « lois » de la Nature, avec toutes les réserves que cela suppose, mais chercher à répondre au « pourquoi » du monde se trouve par définition en dehors de lui.
      Considère cette métaphore : un architecte construit une maison. Quand elle est terminée il disparait et une famille vient y loger. Les occupants veulent savoir comment marche l’ascenseur ou le four à micro-ondes, mais au lieu de chercher à en comprendre le mécanisme, ils cherchent l’architecte dans tous les coins de la maison, persuadés qu’ils sont qu’il doit toujours s’y trouver. Mais cette recherche est vaine, parce qu’il n’y a aucun rapport fonctionnel entre l’architecte et la maison une fois construite.

  2. Très bel article sur ce Dialogue de Bernanos. Il y a au moins deux autres attitudes humainement respectables face à la mort. La provoquer d’une part, et d’autre part, l’attendre, l’espérer. La première attitude est le suicide ou l’euthanasie. La seconde est l’attente secrète et joyeuse. Attendre qu’elle vienne, et se permettre d’espérer qu’elle sera douce et rapide. Attendre ou provoquer la mort comme la libération de cette « vallée de larmes ». Pourquoi faudrait-il à tout prix que nous aimions vivre? Après tout, l’expérience du réel nous autorise à n’aimer les turpitudes de la vie biologique et politique qu’avec un recul très théorique quand notre réflexion s’embrume de considérations moralistes. Comme s’il fallait à tout prix aimer vivre du fait que ce soit un fait unique pour chacun d’entre nous, un don de Dieu, l’être face au néant, un hasard dans l’Univers… Tous les jours mes poumons s’emplissent de la joie de vivre et cela me grise. Mais tous les jours, peu de temps après le réveil, ma conscience s’emplit de toutes les raisons très restreintes pour lesquelles vivre m’est aimable. C’est qu’il faut s’enfermer dans une tour d’ivoire pour aimer vivre. Que dire d’un malade dont les poumons n’ont plus la force de la joie? Sa tour d’ivoire s’est effondrée… Entre vivre ou mourir y a-t-il une alternative?

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