Du côté de Nietzsche

Friedrich Nietzsche est un philosophe, compositeur, poète, écrivain et philologue allemand né en 1844.  A l’âge de 44 ans il  perd ses facultés mentales. Il meurt dix ans plus tard sans jamais être sorti de son délire.

Nietzsche est une référence incontournable dans la pensée contemporaine.  En tant que déconstructionniste il est parfois revendiqué par des courants postmodernes, mais en réalité sa pensée est une philosophie de l’existence, et non pas une philosophie politique. Nietzsche n’aspire pas à changer la société, mais prescrit à l’homme d’adopter la formule de Pindare, poète grec de l’antiquité, qui disait « deviens qui tu es, quand tu l’auras appris ».

Idéalisme

Dans son ouvrage « Le Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe avec un marteau » Nietzsche exige de mettre fin à tout idéal d’inspiration religieuse ou de nature utopique. Il est l’un des premiers penseurs à avoir mis en garde contre la modernité, la science, et la raison, qu’il trouve vulgaire.   C’est avant tout un psychologue qui enseigne que l’homme doit déployer son être dans ce qu’il a de plus profond. Au lieu d’aspirer à changer le monde, l’homme doit réfléchir à ce que le monde a fait de lui, et aspirer à devenir non seulement soi-même, mais quelque chose de plus que soi-même, qui est ce que Nietzsche appelle le Surhomme :

«Je ne suis nullement, par exemple, un croquemitaine, un monstre moral, -je suis même, de par nature, à l’antipode du genre d’hommes qu’on a vénérés jusqu’ici comme vertueux. Il me semble, entre nous, que c’est justement ce qui me fait honneur. Je suis un disciple du philosophe Dionysos ; j’aimerais mieux, à la rigueur, être un satyre qu’être un saint. Mais on n’a qu’à lire cet écrit. Peut-être ai-je réussi à y exprimer cette opposition de façon sereine et philanthropique, peut-être n’a-t-il pas d’autre but. « Améliorer » l’humanité serait la dernière des choses que j’irais jamais promettre. Je n’érige pas de nouvelles « idoles » ; que les anciennes apprennent d’abord ce qu’il en coûte d’avoir des pieds d’argile. Les renverser (et j’appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonge… Le « monde de la vérité » et le « monde de l’apparence »… je les appelle en bon allemand le monde du mensonge et la réalité… L’idéal n’a cessé de mentir en jetant l’anathème sur la réalité, et l’humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu’aux moelles s’en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu’à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l’avenir, le droit suprême au lendemain.»

La volonté de puissance

La volonté de puissance, c’est l’essence de l’être. Tout, dans le monde, veut être. Que ce soit un caillou, une amibe, un arbre ou un être humain, tout veut être le plus pleinement possible. En ce qui concerne les humains, le degré le plus primaire de la volonté de puissance consiste à dominer autrui. Au dessus il y a le désir de se dominer soi-même. Mais le degré le plus sublime de la volonté de puissance consiste à créer. Mais quelle que soit la manière dont s’exprime la volonté de puissance, il faut savoir que c’est  elle qui gouverne le monde[1].

Le mensonge

« La pratique du mensonge est essentielle dans la condition humaine. Quand on nous demande « comment allez-vous et que nous répondons « bien » se cache souvent un mensonge, et même un mensonge à deux faces, parce que celui qui demande ne s’intéresse pas vraiment à la réponse et celui qui répond ne pense pas qu’il est tenu de dire la vérité.

L’Univers

Gardons-nous de penser que le monde est un être vivant. Comment devrait-il se développer ? De quoi devrait-il se nourrir ? Comment ferait-il pour croître et s’augmenter ? Nous savons à peu près ce que c’est que la matière organisée : et nous devrions changer le sens de ce qu’il y a d’indiciblement dérivé, de tardif, de rare, de hasardé, de ce que nous ne percevons que sur la croûte de la terre, pour en faire quelque chose d’essentiel, de général et d’éternel, comme font ceux qui appellent l’univers un organisme ? Voilà qui m’inspire le dégoût. Gardons-nous déjà de croire que l’univers est une machine ; il n’a certainement pas été construit en vue d’un but, en employant le mot « machine » nous lui faisons un bien trop grand honneur. Gardons-nous d’admettre pour certain, partout et d’une façon générale, quelque chose de défini comme le mouvement cyclique de nos constellations voisines : un regard jeté sur la voie lactée évoque déjà des doutes, fait croire qu’il y a peut-être là des mouvements beaucoup plus grossiers et plus contradictoires, et aussi des étoiles précipitées comme dans une chute en ligne droite, etc. L’ordre astral où nous vivons est une exception ; cet ordre, de même que la durée passable qui en est la condition, a de son côté rendu possible l’exception des exceptions : la formation de ce qui est organique. La condition générale du monde est, par contre, pour toute éternité, le chaos, non par l’absence d’une nécessité, mais au sens d’un manque d’ordre, de structure, de forme, de beauté, de sagesse et quels que soient les noms de nos esthétismes humains. Au jugement de notre raison les coups malheureux sont la règle générale, les exceptions ne sont pas le but secret et tout le mécanisme répète éternellement sa ritournelle qui ne peut jamais être appelée une mélodie, — et finalement le mot « coup malheureux » lui-même comporte déjà une humanisation qui contient un blâme. Mais comment oserions-nous nous permettre de blâmer ou de louer l’univers ! Gardons-nous de lui reprocher de la dureté et de la déraison, ou bien le contraire. Il n’est ni parfait, ni beau, ni noble et ne veut devenir rien de tout cela, il ne tend absolument pas à imiter l’homme ! Il n’est touché par aucun de nos jugements esthétiques et moraux ! Il ne possède pas non plus d’instinct de conservation, et, d’une façon générale, pas d’instinct du tout ; il ignore aussi toutes les lois. Gardons-nous de dire qu’il y a des lois dans la nature. Il n’y a que des nécessités : il n’y a là personne qui commande, personne qui obéit, personne qui enfreint. Lorsque vous saurez qu’il n’y a point de fins, vous saurez aussi qu’il n’y a point de hasard : car ce n’est qu’à côté d’un monde de fins que le mot « hasard » a un sens. Gardons-nous de dire que la mort est opposée à la vie. La vie n’est qu’une variété de la mort et une variété très rare. — Gardons-nous de penser que le monde crée éternellement du nouveau. Il n’y a pas de substances éternellement durables ; la matière est une erreur pareille à celle du dieu des Éléates. Mais quand serons-nous au bout de nos soins et de nos précautions ? Quand toutes ces ombres de Dieu ne nous troubleront-elles plus ? Quand aurons-nous entièrement dépouillé la nature de ses attributs divins ? Quand aurons-nous le droit, nous autres hommes, de nous rendre naturels, avec la nature pure, nouvellement trouvée, nouvellement délivrée ? [2]

La morale.

Partout où nous rencontrons une morale, nous rencontrons une évaluation et un classement des actions et des instincts humains. Ces évaluations et ces classements sont toujours l’expression des besoins d’une communauté ou d’un troupeau. Ce qui est  utile au troupeau  est aussi la mesure supérieure pour la valeur des individus. Par la morale l’individu est instruit à être fonction du troupeau et à ne s’attribuer de la valeur qu’en tant que fonction. La moralité, c’est l’instinct du troupeau chez l’individu[3].

Nations.

Ce que, dans l’Europe d’aujourd’hui, on appelle «  nation  » est chose fabriquée plutôt que naturelle. Les «  nations  » actuelles sont en devenir et n’ont pas ce caractère d’éternité qui est le propre des Juifs.  Il est certain que les Juifs, s’ils le voulaient, comme les antisémites ont tout l’air de le croire, seraient dès à présent en état d’être les maîtres de l’Europe. Mais ce n’est pas ce qu’ils visent. Ce qu’ils veulent, au contraire, et ce qu’ils demandent avec insistance, c’est d’être intégrés par l’Europe. Ils aspirent à un lieu où ils puissent enfin se poser, et jouir de tolérance et de considération. Ils ont soif d’en finir avec leur existence nomade. Cette aspiration dénote peut-être une atténuation des instincts judaïques, or il ne serait que juste que d’y prêter attention, et d’y faire bon accueil. On pourrait même commencer par jeter les braillards antisémites à la porte.

Dieu

La notion de « Dieu » a été inventée comme antinomie de la vie, – en elle se résume, en une unité épouvantable, tout ce qui est nuisible, vénéneux, calomniateur, toute l’inimitié contre la vie. La notion de l' »au-delà » du « monde-vérité » n’a été inventée que pour déprécier le seul monde qu’il y ait, – pour ne plus conserver à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche ! La notion de l' »âme », I' »esprit » et en fin de compte même de l' »âme immortelle », a été inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade – « sacré » – pour apporter à toutes les choses qui méritent du sérieux dans la vie – les questions de nourriture, de logement, de régime intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, la température – la plus épouvantable insouciance ! Au lieu de la santé, le « salut de l’âme » – je veux dire une folie circulaire qui va des convulsions de la pénitence à l’hystérie de la Rédemption ! La notion du « péché » a été inventée en même temps que l’instrument de torture qui la complète, le « libre-arbitre » pour brouiller les instincts, pour faire de la méfiance à l’égard des instincts une seconde nature ! Dans la notion du « désintéressement », du « renoncement à soi » se trouve le véritable emblème de la décadence. L’attrait qu’exerce tout ce qui est nuisible, l’incapacité de discerner son propre intérêt, la destruction de soi sont devenus des qualités, c’est le « devoir », la « sainteté », la « divinité » dans l’homme ! Enfin – et c’est ce qu’il y a de plus terrible – dans la notion de l’homme bon, on prend parti pour ce qui est faible, malade, mal venu, pour tout ce qui souffre de soi-même, pour tout ce qui doit disparaître. La loi de la sélection est contrecarrée. De l’opposition à l’homme fier et d’une bonne venue, à l’homme affirmatif qui garantit l’avenir, on fait un idéal. Cet homme devient l’homme méchant… Et l’on a ajouté foi à tout cela, sous le nom de morale![4]

La mort

Il faut mourir fièrement lorsqu’il n’est plus possible de vivre fièrement. La mort choisie librement, la mort en temps voulu, avec lucidité et d’un cœur joyeux, accomplie au milieu d’enfants et de témoins, alors qu’un adieu réel est encore possible, alors que celui qui nous quitte existe encore et qu’il est véritablement capable d’évaluer ce qu’il a voulu, ce qu’il a atteint, de récapituler sa vie.

[1] Ecce Homo

[2] Le Gai Savoir

[3] Idem

[4] Ecce Homo

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