Belle du Seigneur

« Belle du Seigneur » d’Albert Cohen est un roman qui raconte l’absence d’amour chez les amoureux.

C’est l’histoire de Solal et d’Ariane. Solal est un homme de pouvoir, libre, beau et riche. Ariane en tombe amoureuse parce qu’il lui renvoie une image qui la valorise. Elle en devient dépendante comme ces femmes qui ne s’examinent que dans des miroirs amincissants. Mais Solal n’aime pas Ariane plus que Don Juan n’aime les femmes qu’il séduit.

Ariane est mariée à un sous-fifre qui travaille sous l’autorité de Solal. Celui-ci l’envoie en mission afin d’avoir le champ libre pour coucher en toute quiétude avec Ariane. Il y a peut-être là une allusion à ce passage de la Bible où le grand Roi David envoie le mari de Bethsabée se faire tuer au front.

Mais plus tard Solal est limogé de son poste, perd son statut, son argent et sa superbe. Il finit par s’emmurer avec Ariane dans un palace de la Côte d’Azur où tous deux versent dans l’ennui au lieu d’être transportés par la passion, après quoi ils meurent sans jamais s’être parlé vrai.

« Belle du Seigneur » est un roman à la fois noir et joyeux. C’est une ode au monde réel. C’est un texte sublime qui proclame la mort du roman d’amour.

La femme selon Sainte-Postmoderna

Nathalie Lahav est une thérapeute israélienne de 36 ans spécialisée dans le développement personnel et la vie sexuelle. En plus de recevoir des gens en consultation elle publie ses réflexions sur Internet.

Dans une de ses vidéos elle explique ce que, d’après elle, représentent les rapports sexuels dans la psyché féminine. Le  titre en est « Pourquoi les femmes veulent-elles vraiment avoir des rapports sexuels ? » L’adverbe « vraiment » a de quoi surprendre, mais est explicité au fil de la causerie.  

Nathalie s’emploie à déconstruire ce qui motive les femmes. Elle mêle son expérience personnelle à son activité de thérapeute, et en dégage une synthèse pour mettre en évidence un dénominateur commun. Elle estime que ce n’est pas prioritairement le  désir qui pousse les femmes à passer à l’acte, étant donné que, d’après elle, il n’y en a que peu qui sont l’objet d’une pulsion comparable à celle que l’on prête généralement aux hommes. Quand elles le font  malgré tout, c’est, d’après Nathalie, littéralement parce quelle veulent « faire l’amour ».  Elles  aspireraient donc avant tout à être aimées, observées, désirées, adulées et valorisées, etc…, y compris au travers et pendant les rapports sexuels. Nathalie avance qu’en ce qui la concerne en tous cas il ne lui est pratiquement jamais arrivé d’avoir de rapports sans connotation affective.

Elle regrette que l’écart entre la pulsion masculine et féminine soit source de malentendus. Une femme peut, par exemple, s’attendre à ce que l’homme avec qui elle a eu des rapports la veille l’appelle dès le lendemain, alors que lui n’y pense même plus. Elle raconte qu’elle-même n’a découvert que récemment qu’un homme dont elle était amoureuse aimait les corps-à-corps précisément parce qu’il ne se sentait pas engagé, qu’il ne lui devait rien, et qu’il était content de satisfaire sa libido dans ces conditions. Il croyait d’ailleurs qu’elle de son côté éprouvait quelque chose d’analogue, mais ce n’était pas le cas, parce qu’en réalité elle se vivait comme une jeune fille aspirant à l’amour. Il faut donc comprendre de cette histoire que Nathalie était  comblée sur le plan sexuel parce qu’elle était amoureuse,  et que son partenaire était comblé parce qu’il ne l’était pas.

Nathalie admet qu’il arrive que  certaines femmes fassent preuve de duplicité en amour. Elle met en garde les hommes qui pourraient avoir l’impression que ces femmes fonctionnent comme eux-mêmes, mais même si c’est ce qu’elles laissent entendre, il ne faut pas les prendre au mot.

Nathalie répète à satiété que les femmes recherchent l’amour au delà  (et parfois même en dépit, à mon avis)  de l’acte sexuel.  Elle estime que même chez la femme la plus délurée, la plus ouverte et apparemment la plus libérée, sommeille une fille qui ne veut rien d’autre que se sentir aimée. Il apparaît donc selon cette conception que les rapports sexuels ne seraient pour beaucoup de femmes qu’un moyen, et non pas une fin à l’instar de beaucoup d’hommes.

D’une étude réalisée par  « Le Figaro »  en 2018 il ressort que la moitié des femmes interrogées disent avoir du mal à parvenir à l’orgasme, alors que chez les hommes ce n’est que rarement un problème, sauf pathologie manifeste.

Le comportement féminin tel qu’analysé par Nathalie peut être interprété comme une régression au stade de la petite fille qui ne distingue pas l’affectif du sexuel, or c’est ce qui pourrait expliquer la disparité fonctionnelle entre femmes et hommes.

Mais comme les hommes dissocient couramment sexualité et sentiments, Nathalie estime au contraire que ce sont eux qui souffrent d’une régression vers une sorte d’égocentrisme infantile.  Elle pense donc qu’ils devraient être rééduqués de manière à adopter le modèle féminin, qui d’après elle est le plus accompli et devrait être la norme.

Ce déni de l’altérité ontologique des sexes l’un par rapport à l’autre est l’incarnation néoféministe du subjectivisme postmoderne qui privilégie le ressenti au détriment du réel, alors qu’en vérité ce ressenti n’est au fond que du ressentiment.  Il ne s’agit donc plus comme pour le féminisme d’antan d’aspirer à l’égalité des sexes, mais au contraire d’imposer une inégalité nouvelle en inversant les rôles.

Une revanche, en somme.

דון חואן הניטשיאני

היווצרות  המקור של המיתוס של דון חואן הוא המחזה, שכותרתו « הרמאי מסביליה », שנכתב על ידי נזיר ומחזאי ספרדי בשם טירסו דה מולינה.  אך בעוד שדמותו של טירסו דה מולינה רודף שמלות ומחלל את השם לאורך כל חייו, הוא חוזר בתשובה ואף מבקש מחילה כשהוא עומד ללכת לעולמו. הטיעון של טירסו דה מולינה הוא אפוא גינוי הוללות ומתריע שאדם חוטא המתיימר לאתגר את השמיים מבלי לשלם מחיר, בסופו של דבר טועה טעות חמורה

אבל דמותו של דון חואן של מולייר (וכן דון ג’ובאני של מוצרט) היא מורכבת יותר.  בגרסה זו דון חואן הוא אדם משכיל המשתייך לזרם הליברטיניזם של המאה ה -17, כלומר אריסטוקרט מלומד, משוחרר מדת, מאמונות תפלות ומאיסורים מיניים. אין לו אלוהים, פשוטו כמשמעו. הוא חותר לסיפוק חושיו מבלי להתייחס  לשאלת הטוב והרע. הוא שובר קודים ומלגלג על מוסכמות חברתיות. מסעו האינסופי אחרי עינוג אינו יודע שובע. זה מה שמוביל אותו לפתות נשים אחת אחרי השנייה ולנטוש אותן ברגע שכבש אותן ובלי לקחת  בחשבון את השלכות מעשיו

כדי להשיג את מטרותיו דון חואן מציע נישואין וסבור שאף אישה לא מסוגלת  לעמוד בפני הפיתוי. אמנם ברור שדון חואן הוא חובב נשים אמיתי, הן מצידן שומעות רק את מה שנוח להן, כך  שהשאיפה להינשא מקבלת אצלן עדיפות עליונה. אפילו כשהן מאורסות הן מתועותעות על ידי דון חואן, לא בגלל שהן סבורות שהוא אדם טוב יותר, אלא כי הוא מגלם את מוסד הנישואים במיטבו. כלי נשק זה בידיו עובד בין אם מדובר בגברות מתוחכמות לבין צעירות תמימות. אף אחת אינה עומדת מול תעתועי הנישואין שהוא מפעיל בווירטואוזיות. בשפה נחותה יותר, דון חואן מתחתן כדי לזיין בעוד שקורבנותיו מזדיינות כדי להתחתן

דמותה של אלווירה האדוקה מגלמת תופעה זו. כנגד הצעת נישואין מיידית דון חואן גורם לה לברוח  איתו מהמנזר בו היא ממתינה לשידוך מטעם משפחתה. הוא אמנם מתחתן איתה, אבל כהרגלו נוטש אותה מיד אחרי שכבש אותה. האחים של אלווירה מחפשים אותו כדי לסגור איתו חשבון, אבל דון חואן נמלט וממשיך את רדיפתו אחר הנאות חדשות ומתחדשות שהן מהות חייו

דון חואן מתעלם עד לנשימתו האחרונה מכל אחד שמתחנן בפניו לשנות את דרכו. משרתו המעוצבן ואביו המיואש מנסים לשכנע אותו לחזור בתשובה, אך אין לו כוונה, ולדידו גם אין לו סיבה, לשנות את דפוס התנהגותו

דון חואן הוא גיבור טרגי, ‘על-אדם’ ניטשאני המתמודד עם גורלו בלי היסוס ובלב שלם. בסופו של דבר, תרתי משמע, הוא מת מהנאה

Déterminisme

La question du  déterminisme est difficile à cerner, mais suscite des réflexions riches d’enseignements. Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas seulement d’une question philosophique depuis que la physique moderne jette un trouble sur le principe même d’une chaîne de causalité dans la Nature.

Il y a trois réponses possibles à la question de savoir si nous, humains, sommes soumis au déterminisme:

  • Nous sommes déterminés.
  • Nous ne sommes pas déterminés.
  • Impossible de savoir si nous sommes déterminés ou pas.

Le déterminisme tel que pensé par Spinoza et par ses prédécesseurs stoïques (Sénèque, Marc Aurèle) pose que l’activité humaine n’est qu’un phénomène parmi d’autres, autrement dit qu’elle est matérielle et n’obéit qu’aux lois de la Nature. L’Univers ne serait dans ces conditions qu’une chaîne causale où tout, depuis le grain de sable jusqu’à l’esprit humain, est matériel. Le Cosmos ne serait que le produit d’algorithmes résolus par une combinaison de particules insécables comme le pensait déjà Démocrite[1].  Le monde de Spinoza est donc régi par un déterminisme absolu, et bien que du point de vue psychologique il soit difficile de s’y résoudre, l’accepter malgré tout peut selon lui conduire à la béatitude, contrairement aux stoïques qui avaient une vision tragique de l’existence. Spinoza estime que c’est paradoxalement en prenant conscience de son déterminisme que l’homme devient libre.  Concernant le libre arbitre, il dit que « ceux qui croient qu’ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir, en vertu d’une libre décision de l’âme, c’est qu’ils rêvent les yeux ouverts »[2].

Si l’on considère la volonté humaine comme phénomène relevant d’un enchaînement de cause à effet produisant un comportement, c’est donc que l’homme n’est pas plus libre que la Terre n’est libre de tourner autour du Soleil. Mais, objecte Karl Popper[3], « Le déterminisme physique est une théorie telle que, si elle est vraie, il est impossible d’argumenter en sa faveur, puisqu’elle doit expliquer toutes nos réactions, y compris celles que nous tenons pour des raisons fondées sur des arguments, comme étant dues à des conditions physiques. »[4]. En d’autres termes, si nous sommes déterminés, nous ne pouvons pas le savoir, et si nous pensons que nous ne le sommes pas, c’est peut-être parce que nous sommes déterminés à penser ainsi.

L’homme a beau être prédisposé à une chose plutôt qu’à une autre, il peut s’interposer entre ses penchants et le passage à l’acte, et surmonter ainsi ses pulsions. C’est ce qui fait dire à Maïmonide que « même le caractère relève de la volonté. L’homme est responsable de lui-même et ne peut se retrancher derrière un quelconque déterminisme. En naissant, il est similaire à un animal et bien qu’il en diffère déjà par l’esprit, il n’est homme qu’en puissance et ne devient pleinement humain que dans la mesure où il transforme ce potentiel en réalité. »[5]

Sartre : « Tout homme qui invente un déterminisme est un homme de mauvaise foi ». On peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous[6] .

À la question de savoir si l’homme peut faire ce qu’il veut, Leibowitz répond que non seulement il peut faire ce qu’il veut, mais qu’il ne fait que ce qu’il veut.  En tant que neurobiologiste, il voit la pensée à l’œuvre au travers de l’activité cérébrale, mais juge le phénomène incompréhensible puisque la pensée ne dégage ni énergie ni matière, et ne laisse pas de trace. Il estime que le siège de la pensée n’est pas le cerveau, celui-ci n’étant qu’un relais entre le corps et l’esprit.

Yuval Harari, professeur d’Histoire à l’Université Hébraïque de Jérusalem note dans « Une brève histoire du futur  » que

« quand des trillions de molécules d’eau se meuvent dans tous les sens dans le ciel, on appelle cela de la pluie, mais cela ne suscite pas chez elle de conscience qui se dit “je me sens d’humeur pluvieuse”. Dans ces conditions, comment se fait-il que, quand des milliards de signaux électriques parcourent le cerveau dans tous les sens, il y ait une conscience qui se dit, par exemple, “je me sens en colère” ? La science n’a pas de réponse à cette question. »[7]

Ni les atomes ni les molécules ne veulent quoi que ce soit, dit Leibowitz, et leurs combinaisons, aussi complexes soient-elles, ne veulent rien non plus. Confronté à ce néant de conscience dans la Nature, l’on ne voit pas bien ce qui expliquerait une exception à la causalité universelle. Mais d’un autre côté l’être humain vit sa conscience comme une donnée empirique. Avant même qu’il ne sache qu’il y a un monde, l’homme pense, sent, éprouve. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il se pose la question de savoir s’il y a un monde en dehors de lui-même, et si oui, ce qu’il peut en savoir. Cela signifie que le monde est en fait plus hypothétique que sa propre conscience, qui elle s’impose a priori. À l’inverse, l’homme peut aussi se dire que le monde est une certitude qui s’impose, et que par conséquent c’est sa conscience qui est hypothétique.

Finalement c’est la question de la conscience humaine qui fonde le débat sur  le déterminisme.  Mais comme c’est à la conscience de décider elle-même si elle existe ou n’existe pas, nous sommes confrontés à une impasse à la fois logique et tautologique.

[1] Philosophe grec mort en 370 av. J.-C.

[2] L’Éthique, Spinoza

[3] Philosophe des sciences d’origine juive, né en Autriche et mort en 1994 à Londres.

[4] « Of Clouds and Clocks », Karl Popper, 1966.

[5] Leibowitz, Entretiens à propos des Huit Chapitres de Maïmonide.

[6] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

[7] Yuval Harari, Une brève histoire du futur, Albin Michel, 2015.

Présidence d’Israël et présomption d’innocence.

Reuven Rivlin, Président d’Israël, a confié la tâche de former un gouvernement à l’élu qui, conformément à l’usage, a recueilli le plus de recommandations de la part des partis siégeant à la Knesset. Mais il a assorti son annonce d’un commentaire malveillant, déplacé et indigne de sa fonction: « ce n’est pas une décision facile pour moi sur une base à la fois morale et éthique », a-t-il indiqué.

Rivlin faisait allusion à son hostilité au député en question sous prétexte qu’il était poursuivi  par la justice. Prétexte, parce qu’il s’agit en réalité d’une animosité datant d’avant les démêlés judiciaires de ce rival. Pour mémoire, les onze juges de la Cour Suprême ayant examiné la question ont estimé à l’unanimité que rien ne s’opposait à l’exercice de la fonction de premier ministre par une personne inculpée mais pas condamnée.

C’est ainsi que le Président Rivlin, premier personnage de l’Etat, se permet de fouler aux pieds la présomption d’innocence. Peut-être a-t-il oublié que pour sa part il ne s’est pas gêné  naguère de fustiger l’institution judiciaire quand lui-même était sous investigation et qu’il estimait être malmené.

Au début des années 2000,  Rivlin faisait l’objet d’une série d’enquêtes, entre autres mettant en cause sa relation avec David Appel, entrepreneur en bâtiment et soutien du Likoud. La police soupçonnait Rivlin, alors avocat et homme politique influent, d’avoir reçu des « faveurs » de cet entrepreneur, qui par ailleurs avait déjà eu maille à partir avec la justice. Une décennie plus tard l’ami de Rivlin était condamné pour corruption dans le cadre d’une autre affaire.

Au bout de plusieurs années de procédure, les sept dossiers mettant Rivlin en cause furent classés sans suite, et ceci contre l’avis de la police qui recommandait pourtant de le traduire en justice sur base de l’un de ces dossiers. En apprenant l’heureux dénouement, Rivlin a néanmoins qualifié le système judiciaire de « pervers », et s’est plaint de ce que ni  lui ni ses proches ne se remettraient jamais du temps perdu. Il a notamment accusé la police de s’être contentée de l’interroger durant  onze heures, et d’avoir ensuite mis plus de trois ans à rendre publiques ses conclusions, ce qui a donné libre cours à une campagne médiatique entachée de fausses rumeurs.

« והמבין יבין  », dit-on en hébreu , ce qui en français donne à peu près « et celui qui comprend comprendra ».

 

Don Juan le nietzschéen

L’œuvre à l’origine du mythe de Don Juan est une pièce intitulée « Le Trompeur de Séville », écrite par un moine et dramaturge espagnol nommé Tirso de Molina. Mais alors que le personnage de Tirso de Molina blasphème et court les jupons tout au long de sa vie, il finit malgré tout par se repentir et demande même l’absolution avant de mourir. Le thème de Tirso de Molina est donc une condamnation radicale de la débauche et de la mécréance, et pose que le Ciel finit toujours par châtier les hommes qui croient pouvoir défier le Divin sans en payer le prix en fin de compte.

Mais le personnage de Don Juan de Molière et de Mozart est plus nuancé et aussi plus complexe. Il s’agit d’un homme cultivé et libertin dans l’acception du 17ème siècle, c’est-à-dire un libre penseur affranchi de la religion et des interdits sexuels. Il n’a ni foi ni loi, entend aller au bout de ses appétences et satisfaire sa sensualité sans se préoccuper de la question morale. C’est un personnage transgressif qui casse les codes et qui se moque des conventions sociales. Sa quête du plaisir est insatiable, ce qui l’emmène à séduire les femmes les unes après les autres sans penser aux conséquences, et à les oublier aussitôt conquises.

Pour arriver à ses fins Don Juan se  sert de l’appât du mariage comme mécanisme de séduction, et démontre qu’aucune femme n’y résiste. Alors que l’on voit bien que Don Juan est sensible aux femmes en tant que telles, celles-ci n’entendent que ce qu’elles veulent bien entendre, et l’idée de convoler en justes noces prend le pas sur toute autre considération. Même quand elles sont déjà fiancées, promises ou mariées,  elles se font piéger par Don Juan non pas parce qu’elles pensent  qu’il est une meilleure personne, mais parce qu’il incarne un meilleur mariage.  C’est une arme absolue dans ses mains, qu’il s’agisse de dames de haut rang ou de jeunes filles crédules et modestes, toutes succombent au mirage du mariage que Don Juan manie avec virtuosité. En d’autres mots, et pour l’exprimer de manière triviale, Don Juan se marie pour baiser alors que ses victimes baisent pour se marier.

Le personnage de la pieuse Elvire est emblématique de ce point de vue.  En échange d’une promesse de mariage Don Juan fait sortir cette jeune aristocrate du couvent où elle vit recluse en attendant le parti que lui destine sa famille . Don Juan l’enlève du couvent et l’épouse, mais comme pour toutes les autres, l’abandonne dès consommation. Les frères d’Elvire le recherchent pour lui régler son compte, mais Don Juan leur échappe et continue sa course effrénée au plaisir malgré les risques qu’il encourt et l’étau qui se ressert autour de lui.

Don Juan raille jusqu’à son dernier souffle ceux qui le conjurent de se repentir. Aussi bien son valet que son père s’emploient à essayer de le convaincre de retourner dans le droit chemin, mais rien n’y fait parce qu’il n’a aucune intention, ni aucune raison de son point de vue, de changer de vie. C’est un héros tragique, un personnage nietzschéen qui se veut surhomme qui assume son destin jusqu’au bout, et qui finit – littéralement – par mourir de plaisir.

Le naufrage du parti travailliste d’Israël

Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël, défend dans un article du magazine « Regards » son point de vue à propos de la  décision du parti travailliste  Avoda  de placer Ibtisam Mara’ana en septième position sur la liste des candidats-députés en vue des élections législatives.

Mara’ana est une Israélienne arabe, réalisatrice de cinéma, enseignante, militante féministe et antisioniste. Barnavi précise qu’elle est mariée à un Juif, comme si cela devait exclure l’idée quelle pourrait être antisémite.

En 2008 Mara’ana déclarait au cours d’une interview avec un journaliste du quotidien israélien « Globes »  qu’elle aurait aimé écrire un scénario où elle imaginerait la destruction de la ville de  Zikhron Ya’akov[1] et expédierait ses habitants en Pologne. Elle ajoutait dans un même souffle que les Juifs sont un peuple lâche, cupide et dominateur.

Mara’ana est notoirement opposée à l’Etat du peuple juif tel que défini dans la Déclaration d’Indépendance d’Israël. C’est fidèle à cet esprit qu’elle estime ne pas être tenue de respecter la mémoire des soldats de Tsahal morts au champ d’honneur. En 2012 elle déclarait que quand retentit la sirène de commémoration une fois par an, et que les automobilistes sortent de leur véhicule pour se tenir debout en signe de recueillement, elle continue de rouler et dit éprouver de la jubilation à être seule à poursuivre son chemin. Barnavi estime que  Mara’ana a changé d’avis depuis, puisqu’elle invoque ces jours-ci « une erreur de prime jeunesse ». Mais comme elle avait 37 ans à cette époque cela  ne correspond pas vraiment à la notion de « prime jeunesse ». Elle était au contraire déjà une militante politique mure, et consciente de la portée de ses propos.

Barnavi affirme qu’à l’annonce de la position de Mara’ana  sur la liste du parti travailliste « la droite a aussitôt introduit une requête auprès de la Commission électorale pour lui interdire de se présenter aux élections ». Difficile de déterminer si Barnavi se trompe ou s’il induit sciemment ses lecteurs en erreur, mais le fait est que cette pétition a été déposée par la gauche, notamment  par Maozia Segal, ancien combattant  et membre du parti travailliste, ainsi que par d’autres membres qui objectent à la candidature de Mara’ana pour des raisons d’ordre éthique. C’est dans un deuxième temps seulement que d’autres demandes d’annulation ont suivi la gauche.

Je suis en faveur de la liberté d’expression dans son acception la plus large. J’estime donc que Mara’ana a le droit de détester les Juifs, les cyclistes, les chiens et les chats, et quiconque qui ne lui revient pas. Elle a aussi le droit de penser que les Juifs doivent retourner en Pologne  et que la planète se porterait mieux sans eux. Mais le scandale est ailleurs : indépendamment des opinions politiques de tout un chacun, il est indécent pour un des partis fondateurs du projet sioniste  de pousser vers la Knesset une militante opposée au principe même de l’Etat juif. Le fait que Mara’ana se soit excusée suite à la demande d’annulation de sa candidature est cousu de fil blanc et n’est pas crédible eu égard à la coïncidence avec le calendrier électoral.

Cela ne signifie pas que l’on ne puisse jamais revenir sur ses propos, ni changer d’avis, ni faire amende honorable. Chacun  a droit à l’erreur.  Mais si Mara’ana s’était excusée avant de prétendre siéger à la Knesset et avait milité de manière durable dans un parti sioniste c’eût été différent. Maintenant le fait est là : Mara’ana a réussi son coup politique, mais le parti de Ben Gourion, de Levi Eshkol, d’Itzhak Rabin, de Golda Meïr, de Moshe Dayan et de tant d’autres héros d’Israël s’est déshonoré par la même occasion.

Quant à Elie Barnavi, personnalité et intellectuel respectable, il ne devrait pas soutenir l’insoutenable au nom de l’idée qu’il se fait de la gauche israélienne. Celle-là mérite mieux qu’Ibtisam Mara’ana.

[1] Zikhron Ya’akov a été fondée au 19ème siècle par une centaine de pionniers venus de Roumanie. C’est une des premières agglomération de la mouvance sioniste.

Israël et le judaïsme réformé

Le judaïsme réformé est né au 19ème siècle, et a donné naissance à des courants divers. Outre la réforme de la pratique religieuse elle-même, ce qui la caractérise la plupart du temps est le renoncement au lien organique entre religion et peuple, autrement dit au judaïsme historique. Les juifs réformés sont donc plutôt réservés par rapport au sionisme. Ils se considèrent en effet comme citoyens à part entière dans leur pays respectif, tout comme les catholiques et les protestants.  Les uns et les autres ont en commun la même allégeance, la même culture et la même identité nationale, bien que pratiquant des religions différentes. La terre d’Israël demeure bien entendu pour le judaïsme réformé le berceau du judaïsme, mais de la même manière qu’elle est le berceau du christianisme pour les chrétiens.

La « Loi du Retour [1]» garantit à tout Juif le droit d’immigrer en Israël. Elle précise que toute personne ayant au moins un grand-parent juif ainsi que tout converti au judaïsme peut accéder sans délai à la citoyenneté pleine et entière.

Depuis un certain temps Israël reconnaissait les conversions du judaïsme réformé à travers le monde, mais paradoxalement pas celles réalisées par des rabbins réformés en terre d’Israël.  Seules les conversions validées par le Grand-Rabbinat d’Israël donnait droit à l’Alyah.

Au bout de 15 ans d’atermoiements la Cour Suprême d’Israël a fini par mettre  un terme à ce paradoxe.  Dans un arrêté récent elle invite l’Etat à accorder la citoyenneté aux Juifs convertis en Israël selon le rite réformé. Il s’agit d’une décision à caractère plutôt civil que religieux, dans ce sens que cela contribue a déterminer de manière cohérente qui est éligible à l’Alyah conformément à la Loi du Retour. Les rabbins du judaïsme réformé disposent donc désormais de cette prérogative, tout comme les rabbins orthodoxes, encore qu’il faille attendre que la Knesset légifère dans ce sens.

Il s’agit d’un progrès, mais qui ne résout pas certains problèmes d’ordre éthique. Il existe en effet des candidats à l’Alyah ayant le désir de faire partie du peuple juif et d’adopter ses traditions, mais dont la conscience objecte à la foi religieuse et à ses rituels. Les conversions par des rabbins réformés sont certes moins contraignantes que celles des rabbins orthodoxes, mais il n’en reste pas moins que les libres penseurs ne s’y résolvent qu’à contrecœur en souscrivant de manière ponctuelle à une spiritualité fondamentalement incompatible avec la leur.

Il y aurait donc lieu de mettre en place en Israël une formule explicitement destinée aux athées et aux agnostiques, permettant le passage à l’identité juive – et donc donnant droit à la Loi du Retour – mais  n’impliquant pas de conversion au sens religieux du terme. Cela passerait par une certaine connaissance de la Torah, du Talmud et d’autres grands textes de l’épopée juive depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.

En plus de cela il faudrait exiger des nouveaux immigrants un serment d’allégeance à l’esprit et à la lettre de la Déclaration d’Indépendance de l’Etat d’Israël.

[1] La loi du retour votée le 5 juillet 1950 par la Knesset accorde l’immigration à tout Juif et à sa famille proche le droit de s’établir en Israël. Ceci à condition que le candidat ne soit pas hostile au peuple juif, qu’il ne risque pas de porter atteinte à la salubrité publique ni à la sécurité de l’État, et qu’il n’ait pas un passé criminel susceptible de troubler l’ordre public.

 

Heureux comme Dieu en France ?

Séquence intéressante, la semaine dernière, au cours de l’émission « Les grandes gueules Moyen-Orient » sur la chaîne de télévision israélienne I24news. La journaliste Noémie Halioua y défendait le droit de vivre des Juifs en Diaspora, mais Olivier Rafowitz, colonel de réserve de Tsahal[1], estimait pour sa part qu’il n’y  avait pas de réponse possible à l’antisémitisme,  autre que celle de l’Etat juif. Selon Rafowitz les colloques et symposium en tous genres à ce propos ne sont qu’enfumage, parce que l’on ne combat pas l’antisémitisme par décret.

Abnousse Shalmani, journaliste et écrivaine qui participait également au débat, défendait quant à elle le concept de « Français d’obédience juive », ce à quoi Rafowitz rétorquait que cette fiction n’avait pas empêché l’Etat français d’envoyer les Juifs à la mort lors de la Shoah.  Mais pour Shalmani l’antisémitisme est un mal qui procède de l’ignorance, ce pourquoi il faut par exemple se battre pour que la Shoah soit enseignée à l’école.

Stanislas de Clermont-Tonnerre[2], député de Paris en 1789 se déclarait en faveur de l’accession des Juifs à la citoyenneté, mais exigeait en même temps de  « tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus » En 1806 Napoléon 1er  mettait en place le « Grand Sanhedrin[3] » qui souscrivait à l’idée que les Juifs étaient des citoyens à part entière bien que de « confession mosaïque ».

Mais le réel est têtu, et contrairement au vœu de Stanislas de Clermont-Tonnerre, les Juifs constituent un peuple et non pas une « obédience » comme persiste à le penser  Shalmani.  L’identité juive n’est en rien dépendante de la pratique religieuse, pour la simple raison qu’est juif quiconque est né de mère juive, qu’il soit athée ou pratiquant. Feu le Cardinal Lustiger, catholique fervent devant l’Eternel, a toujours tenu à affirmer haut et fort qu’il restait juif en dépit de sa conversion, ce que même le Juif le plus orthodoxe ne lui contestait pas.

La modernité n’a rien changé à l’antisémitisme. De l’Argentine à la Russie, du Danemark à l’Afrique du Sud, de la Malaisie au Pakistan, du Venezuela à l’Iran, de la France à l’Amérique, dans le monde entier des institutions juives sont le théâtre d’agressions antisémites.

L’idée que l’antisémitisme serait une forme d’obscurantisme relève d’une méconnaissance de sa nature profonde. Ni Heidegger, ni Céline, ni Luther, ni Érasme, ni Maurras, ni Balzac, ni Wagner ni Proudhon n’étaient obscurantistes. La nature profonde de l’antisémitisme n’est  pas une objection au judaïsme en tant que religion, mais bien aux Juifs en tant que peuple. Il y avait une anomalie jusqu’en 1948 à ce que ce peuple n’ait pas d’Etat qui en soit le garant. Maintenant c’est chose faite.

[1] Armée de défense d’Israël.  Olivier Rafowitz est aussi ancien porte-parole de Tsahal.

[2] Comte de Clermont-Tonnerre, mort assassiné en 1792, officier et homme politique français, partisan d’une monarchie constitutionnelle.

[3] Cour suprême juive créée le 10 décembre 18061 comprenant soixante-et-onze rabbins et notables.

La bonne action

S. était une pakistanaise qui avait un permis de séjour mais qui ne travaillait pas chez l’hôtelier qui l’avait fait venir en Israël. Au lieu de cela elle faisait des ménages parce que c’était mieux payé quoiqu’illégal. Cette femme de 42 ans était mince et menue mais douée d’une capacité de travail impressionnante. Elle était agréable souriante ponctuelle fiable silencieuse et discrète.

Cela faisait sept ans qu’elle s’occupait de mon ménage. Un jour je la  surprends en pleurs alors qu’elle est au téléphone avec le Pakistan où vivent ses enfants sa mère et son frère.  Une fois qu’elle raccroche je lui demande ce qui ne va pas. Elle m’ouvre son cœur et me raconte que sa famille lui reproche de ne pas lui envoyer assez d’argent. Elle travaille pourtant 10 heures par jour tous les jours sans exception ne prend jamais de vacances et n’a pas un sou vaillant justement parce qu’elle envoie tout ce qu’elle gagne à sa famille . Elle n’a pas de compagnon pas de loisirs pas de plaisirs. Elle s’effondre de fatigue le soir en rentrant du travail pour passer la nuit dans le misérable réduit qui lui sert de gîte.  Elle n’a d’autre projet que de survivre bien qu’elle n’aime pas la vie. 

Ma voiture ayant tendance à se colleter avec les colonnes en béton dans les parkings je l’emmène un jour chez le carrossier pour la faire débosseler.  La veille où je dois en reprendre possession je vais chercher des espèces dans un distributeur de billets pour payer le carrossier. Celui-ci me fait remarquer que le compte n’y est pas. Je me dis que je dois avoir perdu des billets en cours de route.  Rentré chez moi je réapprovisionne en liquide le tiroir où j’ai l’habitude de le déposer.

La semaine d’après j’ai l’impression que ma réserve de billets de banque a diminué. Je décide de faire un test. Je compte les billets et les photographie dans l’ordre où ils sont dans le tiroir.  Je m’en vais ensuite à la plage comme j’ai l’habitude de le faire quand S fait le ménage. Quand je reviens je recompte l’argent. Il manque cinq coupures. Je suis troublé mais ne dis rien en me disant que S doit avoir pallié à une urgence en rapport avec sa famille. 

Quelques jours plus tard j’appelle S pour l’informer que j’ai passé contrat avec une société de nettoyage qui désormais prendra soin de mon appartement. Je lui dis que je ne peux plus l’employer parce qu’elle est en situation illégale et qu’elle n’est pas assurée. Elle est tétanisée et ne réagit pas.  Le lendemain elle me rappelle pour demander à me voir. Quelques jours plus tard nous avons une entrevue. Elle me demande la vraie raison de son renvoi.  Avant que je n’aie le temps de répondre elle me jure qu’elle me rendra le câble d’électricité qu’elle s’est approprié sans me demander. Je lui que dis que j’ignorais ce détail et que ce que j’ai à lui reprocher n’est pas de cet ordre. Elle me demande si c’est plus grave.  Je lui dis que c’est grave mais que ce n’est pas grave. Elle insiste.  Je lui dis que que je sais qu’elle a volé de l’argent de mon tiroir mais que je l’ai laissée faire parce que je pensais qu’elle avait un problème à résoudre et qu’elle s’arrêterait ensuite. Mais ça n’a pas été le cas. Elle avoue et sanglote sans discontinuer. Entre deux hoquets elle me supplie de ne pas porter plainte parce qu’elle craint d’être expulsée du pays. Je lui dis que je n’en ferai rien mais qu’elle doit me promettre qu’elle ne récidivera pas chez d’autres employeurs.  Je la console en lui disant que je la comprends parce que moi aussi j’ai connu la misère. Rassérénée elle me dit « you are a good man » et s’éclipse. Je me sens comme l’Evêque de Dignes dans « Les Misérables » quand il déclare que l’argenterie trouvée par la police dans les affaires de Jean Valjean est un cadeau qu’il lui a fait. Deux jours plus tard j’apprends que S a été trouvée pendue dans sa cage d’escalier.