Edgar Morin ou le philosophe errant

Il y a une douzaine d’années le sociologue et philosophe Edgar Morin publiait une tribune cosignée par deux autres intellectuels[1] dans le journal « Le Monde ». Il s’agissait d’un brûlot  intitulé « Israël-Palestine : le cancer », consistant essentiellement à soutenir une thèse selon laquelle Israël étant le plus fort, les palestiniens avaient le droit pour eux dans tous les cas de figure. Mais au delà de ce creux postulat, le texte était truffé de contrevérités, d’élucubrations et de mensonges visant à diaboliser Israël, accusant même son gouvernement de favoriser l’antisémitisme en Europe. Plus tard la revue « Controverse » publia une remarquable étude qui pulvérisait les sophismes de Morin et de ses acolytes.

Suite à cette tribune, des associations[2] engagèrent une procédure pour antisémitisme. Lors d’un premier procès les plaignants furent déboutés, mais un an plus tard  la Cour d’Appel condamna Morin pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». Finalement la Cour de Cassation mit un terme aux poursuites, considérant que le texte en question relevait de la liberté d’expression.

Morin est un délirant détracteur d’Israël, et prêche l’antisionisme à toute occasion, même quand il s’agit de la monomanie de Stéphane Hessel, cet obscur diplomate à la pensée indigente qui déterminait dans un opuscule nauséabond intitulé « Indignez-vous » que Gaza devait être le principal sujet d’indignation à l’échelle planétaire, comme si les massacres endémiques entre les ennemis d’Israël eux-mêmes n’étaient que d’inoffensives kermesses.

Il ne faut pas grand-chose pour ranimer les réflexes judéophobes. Il y a un  terreau fertile, or Morin est particulièrement bien placé pour le savoir, lui qui publia naguère un brillant essai intitulé « La Rumeur d’Orléans », où il analysait  avec intelligence la manière avec laquelle une infamie antisémite pouvait se propager, notamment moyennant la complaisance d’une certaine presse. Cela ne l’a pas retenu trente ans plus tard de recourir au même procédé pour répercuter  à travers les médias une rumeur sur un prétendu « carnage » à Jenine, non pas par souci d’informer, mais pour charger l’Etat Juif de tous les péchés d’Israël.

Nul ne peut mettre en cause les capacités analytiques ou l’érudition de Morin. Il est donc hors de question d’attribuer son antisionisme à un quelconque déficit intellectuel. En réalité il semble que cette obsession repose sur un conflit intérieur eu égard à son origine juive. Peut-être estime-t-il qu’un engagement universaliste est plus noble, plus élevé et plus respectable qu’une banale solidarité identitaire consistant à soutenir le droit d’Israël à l’existence.

Il faut bien entendu espérer qu’adviendra un jour une humanité une, pacifiée et confiante, ou les seules différences, celles de la culture, des mérites et des besoins, seront enfin reconnues[3], mais en attendant la gauche dont se réclame Morin n’a jamais réussi à éliminer l’antisémitisme dans ses propres rangs malgré un antiracisme de façade. Il dénonçait d’ailleurs lui-même dès 1959 dans son livre « Autocritique » le dévoiement du communisme et les raisons qui l’emmenèrent à s’en désolidariser. Il reconnaissait à quel point il s’était fourvoyé au cours de sa jeunesse, notamment par rapport à sa condition juive:

« Déjà avant guerre, j’avais peur de réagir en Juif aux événements politiques, et j’étais heureux de m’opposer, pacifiste, au « bellicisme » de la plupart des autres. Au cours de l’été 1940, je me disais : « Mieux vaut le salut de 40 millions de Français que celui de 500 000 Juifs. » Les premières mesures raciales me renforcèrent dans cette sorte d’acceptation attristée … « J’étais même prêt a accepter l’immolation des Juifs si le salut des autres Français était à ce prix – si la fatalité de l’Histoire l’exigeait.

Certains, contrairement à Morin, pensent que ce sont les hommes qui font l’Histoire, et non pas que c’est l’Histoire qui fait les hommes. Mais si c’est Morin qui a raison, nous révélera-t-il un jour ce que, d’après lui, la fatalité de l’Histoire exige d’Israël ?


[1] Sami Naïr, homme politique franco-algérien et Danièle Sallenave, écrivaine.

[2] Avocats sans frontières et France-Israël

[3] Albert Memmi dans « Portrait d’un Juif »

 

Oscar Mandel ou l’art de ne pas être juif

Oscar Mandel est un dramaturge, essayiste et poète américain né en 1926 à Anvers, en Belgique. Il a récemment publié un pamphlet intitulé « Etre ou ne pas être juif » où il règle ses comptes avec ses origines. Il considère que son ascendance juive ne le définit en rien, mais ressent néanmoins le besoin de signaler son malaise face à ce qu’il ressent comme des pressions communautaristes qui lui dénieraient le droit de se défaire de sa judéité. Mais qui peut croire qu’il y a en Amérique des escadrons d’activistes qui ratissent le pays pour remmener les brebis juives égarées? Qui force Mandel à aller à la synagogue, à émigrer en Israël ou à s’intéresser aux sources juives? En réalité cela doit être une obsession qui le pousse à se rappeler au bon souvenir du monde juif pour lui signifier qu’il se rebiffe de quelque chose que personne ne lui demande et pour clamer une innocence de ce dont personne ne l’accuse. En d’autres mots, il est atteint d’un syndrome connu sous le terme de haine de soi, affection consistant en un mélange subtil d’intellectualisme masochiste et de crétinisation rampante. Il n’est pas le seul à souffrir de ce dérèglement de l’âme, qu’il partage avec des esprits aussi distingués qu’Edgar Morin ou Noam Chomsky, brillants intellectuels par ailleurs.

Mandel tient à marquer une différence qui n’intéresse pas grand-monde, mais se pose également en théoricien de l’antisémitisme en mettant en évidence ce qui d’après lui aurait permis de l’éradiquer depuis longtemps. Il estime qu’il aurait mieux valu pour les juifs de se faire baptiser dès l’avènement du premier Empereur chrétien à Rome, ce qui aurait rendu les chambres à gaz sans objet dix-sept siècle plus tard. Il avance que si les juifs s’étaient fondus aux chrétiens dès les origines, Hitler ne se serait pas souvenu d’eux, ce qui est d’une imparable logique puisqu’on ne saurait tuer ce qui ne vit pas. Il regrette que les juifs aient résisté aux vents et marées de l’Histoire et raté les occasions de se saborder. Même lors de la Révolution française, déplore Mandel, quand les juifs sont devenus citoyens à part entière, ils n’ont pas eu la lucidité de balayer leur judaïsme vers les oubliettes de l’Histoire.

Mandel pense qu’en s’entêtant à perpétuer le judaïsme, les juifs ont aussi perpétué les pogroms, les persécutions, les migrations, les exactions et les avilissements, ce qui a abouti à la Shoah. Il en conclut que bien que les nazis aient été des criminels, ce sont les juifs qui en portent la responsabilité parce qu’ils n’ont pas eu le bon goût de se rendre inexistants en temps utile. Les allemands avaient d’ailleurs selon Mandel été plutôt conciliants à l’époque de la promulgation des lois raciales de Nuremberg: ils avaient en effet été assez délicats pour consentir à ce tout juif ayant au moins deux grands-parents non-juifs échappe à la déportation.

Les historiens de la Deuxième Guerre Mondiale s’accordent généralement pour estimer que celle-ci a causé environ cinquante millions de morts civiles. Mais il faudrait demander à Mandel un complément d’explication quant à l’effet qu’aurait pu avoir une assimilation préalable des juifs. Par exemple, estime-t-il qu’il y aurait eu quarante quatre millions de morts au lieu de cinquante ? Mais alors il faudrait se demander pour quelle raison ces quarante quatre millions ont malgré tout été exterminés, étant donné qu’ils n’étaient pas juifs. Conformément au délire de Mandel il aurait sans doute fallu que les victimes soviétiques ne fussent pas soviétiques, que les tziganes ne fussent pas tziganes, que les homosexuels ne fussent pas homosexuels, que les handicapés ne fussent pas handicapés, et ainsi de suite. Il ressort ainsi de la doctrine Mandel que si le monde entier avait été nazi en 1940 il n’y aurait pas eu de guerre mondiale, ce qui est d’une cohérence lumineuse. Dans le même ordre d’idées, on peut extrapoler cette analyse à d’autres conflits, et suggérer que les incas avaient eu tort d’être incas, les aztèques d’être aztèques, le arméniens d’être arméniens, les tutsis d’être tutsis, etc..

Le pamphlet de Mandel est d’un bout à l’autre une charge haineuse contre la religion juive. Il considère qu' »un juif qui ne veut pas allumer son ordinateur le jour du Sabbat à New York, Londres ou Paris détonne étrangement avec son monde ». Il ne trouve en revanche rien d’étonnant ni de détonnant à ce qu’aux Etats-Unis 80 pourcent de la population se réunisse régulièrement dans des édifices consacrés pour vénérer un juif mort en Judée il y a deux mille ans, dont ils croient qu’il était le fils de Dieu. Mandel ne doit pas ignorer qu’il y a en Amérique une certaine hostilité vis-à-vis de l’athéisme, qui est un courant minoritaire, et dont aucun adepte comme Mandel ne saurait prétendre à être élu Président. On peut donc s’interroger sur le point de savoir pourquoi il ne s’applique pas à lui-même sa théorie comme quoi toute minorité, aussi inoffensive soit-elle, a l’obligation civique de se convertir à la majorité. Mais d’un autre côté il n’est pas clair comment en tant qu’humaniste il en vient à établir que la démocratie consiste à ce que les minorités n’aient pas de place au soleil. Mais après tout il a peut-être inventé le concept de démocratie totalitaire, ou tout le monde est égal à condition que personne ne soit différent. Il serait par ailleurs intéressant de savoir si d’après lui les minorités autres que juives en Amérique ou en Europe ne devraient pas aussi cesser de célébrer leurs rites ou cultiver leurs traditions, droits qui sont quand même centraux dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, mais dont Mandel n’a peut-être jamais entendu parler.

Ce que Mandel passe sous silence dans son opuscule, c’est qu’il y a aujourd’hui environ treize millions de juifs qui se revendiquent comme tels, mais dont une grande partie se situe en dehors de la religion. Qu’ils sont juifs par leurs traditions, leur langue, leurs fêtes et l’attachement au corpus biblique et à ses commentaires, dont ils s’inspirent d’une manière critique en sélectionnant ce qui est compatible avec la modernité. Que près de la moitié des juifs du monde sont citoyens de l’Etat d’Israël. Que le sionisme a été fondé par des agnostiques pour perpétuer le judaïsme en tant que culture. Qu’au cours du vingtième siècle une partie significative des juifs se sont explicitement réclamés du communisme, de l’athéisme et de l’antisionisme, dont l’Union générale des Travailleurs Juifs (Bund) fut l’une des incarnations les plus remarquables. Que les juifs communistes figurèrent parmi les principaux leaders de la révolution russe de 1917, mais dont même les meneurs les plus radicalement antireligieux tinrent à perpétuer l’identité juive au sein de l’URSS sous la forme d’une république juive autonome. En d’autres mots que l’histoire du judaïsme depuis le Siècle de Lumières démontre sans aucun doute possible que la notion du judaïsme en tant que culture est distincte du judaïsme en tant que religion, même si ces deux courants constituent la substance vive du peuple juif.

Mandel assure que l’Etat d’Israël a été créé à un moment de l’Histoire où c’était devenu inutile. Mais vers où étaient censés se tourner après la Shoah les centaines de milliers de juifs en déshérence qui avaient perdu leurs proches, leurs biens et l’espoir d’un monde meilleur après le carnage le plus effroyable de mémoire d’homme? Devaient-ils réintégrer l’Allemagne où circulaient en toute impunité complices et témoins de la Shoah? Devaient-ils revenir dans cette Europe libérée où les autorités les avaient traqués pour le compte de l’occupant nazi? Devaient-ils s’installer outre-mer, d’où ils avaient été refoulés alors qu’il était encore temps? Devaient-ils refluer vers cette Europe de l’Est verrouillée par la chape communiste où l’antisémitisme était devenu synonyme de raison d’Etat? Y avait-il pour ces rescapés de la Shoah un choix plus raisonnable, plus logique, plus conforme à l’Histoire que de rallier l’Etat Juif naissant, qui après une gestation de près d’un siècle voyait le jour avec la bénédiction de la Communauté Internationale ? N’étaient ce pas les juifs qui s’installaient ailleurs qu’en Israël qui passaient à côté de l’Histoire?

Mandel estime qu’il n’est pas trop tard pour résoudre le problème de l’antisémitisme. A la lecture de son essai on découvre que la solution finale consisterait à ce que les juifs se diluent dans l’espèce humaine au point de ne plus être identifiables. On pourrait même organiser un autodafé comme au Moyen-âge pour supprimer les sources culturelles juives et veiller à ce qu’aucune trace ne subsiste de cette civilisation trois fois millénaires. Le génie de Mandel fait que l’on peut réduire sa recommandation en une formule à la fois concise et profonde, qui revient à ce que pour mettre un terme à l’antisémitisme, il faut mettre un terme aux juifs.

Il fallait y penser.

Mélenchon et les juifs

Jean-Luc Mélenchon, homme politique français réputé pour son verbe tonitruant et haut en couleurs, s’est récemment rappelé au bon souvenir des médias après un certain passage à vide. Il est accusé d’antisémitisme pour avoir déclaré que le ministre de l’Economie Pierre Moscovici, d’origine juive, est « quelqu’un qui ne pense plus en français, mais dans la langue de la finance internationale ». Ces propos ont été considérés par le Parti Socialiste comme étant « inacceptables et relevant du vocabulaire des années 1930 ». Pour mémoire, l’extrême-droite des années 1930 colportaient l’idée que les juifs étaient dangereux eu égard à leur conspiration cosmopolite visant l’effondrement des marchés, la récession et l’hyperinflation, tout cela étant bien entendu supposé leur bénéficier.

Mélenchon a déclaré qu’il ne connaissait pas la religion de Pierre Moscovici, ce qui n’est pas impossible, parce qu’être d’origine juive n’implique pas que l’on adhère au judaïsme en tant que religion. Il a donc été prudent dans sa formulation en disant « ignorer la religion de Pierre Moscovici », mais cela ne signifie en rien qu’il ne savait pas que celui-ci fût juif. Quoi qu’il en soit, l’ignorance ambiguë de Mélenchon apparait comme une exception dans le monde médiatico-politique, dont une grande partie a immédiatement perçu le commentaire de Mélenchon comme ayant des relents nauséabonds.

Personne en France ne peut se permettre de se déclarer antisémite ou de s’en servir comme instrument politique, puisque c’est une infraction prévue au code pénal et passible d’amende ou de prison. Cependant il y a continuité troublante dans les attitudes de Mélenchon par rapport au monde juif. Il n’a pas jugé utile de suspendre sa campagne électorale lors du massacre de enfants juifs Toulouse, et avait des accointances insolites avec le dictateur antisémite du Venezuela Hugo Chavez, aujourd’hui décédé.

Peut-être que Mélenchon pense-t-il que l’Etat de Droit est un privilège à ne pas mettre entre toutes les mains. Peut-être même qu’au fond de lui il réprouve l’antisémitisme, mais qu’il considère que si des révolutionnaires à travers le monde s’en servent pour galvaniser les masses, alors c’est un prix acceptable pour que triomphe le socialisme. Ce point de vue rappelle le stalinisme, qui semble encore toujours être une référence pour cette extrême-gauche qui se cherche, qui ne trouve rien, mais qui finit par trouver les juifs. Rien de nouveau sous le soleil, disait déjà le roi Salomon il y a trois mille ans.

Le fait est que Mélenchon a pleuré la mort d’Hugo Chavez, lui-même allié à d’autres chefs d’Etat antisémites tels qu’Ahmadinejad l’iranien, Assad le syrien et Kadhafi le libyen.
Mélenchon est un politicien éprouvé, un érudit et un fin intellectuel. Il est néanmoins possible qu’il ait dérapé, mais quand bien même cela serait, il est difficile, étant donné les précédents où il s’est distingué, de résister à la tentation de voir là un acte manqué qui est tout sauf anodin. Ce qu’il aurait de mieux à faire serait de s’excuser sans ergoter afin d’épargner à l’opinion publique sa rhétorique oiseuse consistant à s’indigner de ce que l’on s’indigne de son indignité.

De ce point de vue-là Mélenchon n’est pas loin de Stéphane Hessel, ce autre clown indigne qui aimait à faire parler de lui aux dépens des juifs.

Le bijoutier d’Alep

Alep est une ville en Syrie située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque et à trois cent kilomètres de Damas. Elle a survécu depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours malgré les vicissitudes et les envahisseurs successifs, ce qui en fait l’une des cités les plus anciennes au monde encore en activité.

Peu de régions ont connu une présence juive aussi longue et aussi continue qu’Alep. La Bible mentionne déjà la ville dans le Livre de Samuel et dans les Psaumes, et la première grande immigration juive eut lieu en 586 avant JC suite à la destruction du Temple de Jérusalem.

Au Moyen-âge il y eut une courte période où Alep fut relativement indépendante, au cours de laquelle les juifs jouèrent un rôle important dans la Cité. Mais au treizième siècle les Mamelouks s’en emparèrent et décrétèrent des lois limitant les droits des juifs pour leur barrer l’accès à la vie publique. La synagogue principale fut transformée en mosquée, et les juifs devinrent des Dhimmis, citoyens de seconde zone au statut incertain qui devaient s’acquitter d’un impôt spécial du simple fait de ne pas être musulman.

Au 15ème siècle Alep fut conquise par les mongols. Beaucoup de juifs furent exterminés et d’autres prirent la fuite. Mais quelque temps après les ottomans s’emparèrent de la région et virent la présence juive d’un œil plutôt favorable parce qu’ils la considéraient comme une valeur ajoutée pour l’impérialisme turc en plein épanouissement. La communauté reprit de la vigueur, prospéra et changea même de physionomie suite à l’afflux des juifs expulsés d’Espagne et parlant ladino, qui après avoir traversé l’Europe de part en part étaient parvenus en Turquie.

Un manuscrit datant du 10eme siècle est depuis près d’un millénaire la référence absolue pour le texte, la cantillation et l’orthographe de la Bible hébraïque. Maïmonide, philosophe et guide spirituel du judaïsme en Egypte, s’en est servi pour déterminer la mise en page des rouleaux de la Thora telle qu’on la connaît aujourd’hui. Mais bien qu’ayant été produit à Tibériade, ce manuscrit est connu sous la nom de « Codex d’Alep » parce qu’après de nombreuses péripéties il fut remis aux soins de la communauté d’Alep pour y demeurer six cents ans d’affilée sans que jamais de duplicata ne fût réalisé.

Les juifs comptent parmi les plus anciens habitants d’Alep, mais après y avoir vécu sans interruption pendant près de 2500 ans, il n’y en a plus depuis six décennies. La communauté est disséminée dans le monde entier, mais les anciens en gardent un souvenir ému. Cette nostalgie les conduit à entretenir dans leur mémoire un Alep virtuel et à conserver entre eux des liens privilégiés.

Qu’a-t-il bien pu se passer pour que cette communauté immémoriale, si profondément enracinée en Syrie depuis Babylone, ait pu se volatiliser aussi radicalement ?

Le 29 novembre 1947 l’Assemblée générale des Nations-Unies votait le partage de la Palestine en deux Etats, l’un arabe et l’autre juif. Dès le lendemain de violentes émeutes éclataient à Alep et une foule déchaînée criait « mort aux juifs », mettant à sac tout ce qui pouvait leur être associé sans que les autorités s’en mêlent. Un ancien d’Alep raconte qu’au cours de la nuit qui suivit, son père entreprit de se rendre discrètement dans sa bijouterie, et à la lueur d’une bougie mit son stock dans un sac pour le déposer ensuite en lieu sûr. En rentrant chez lui il relata son équipée à son fils en prononçant ces mots qui s’imprimèrent à jamais dans sa mémoire : « cette nuit, j’ai cambriolé mon propre magasin ». Quarante-huit heures plus tard la communauté juive se muait en cohorte de réfugiés et quittait Alep pour toujours.

Les tout premiers réfugiés du conflit israélo-palestinien furent donc les juifs d’Alep, et non les arabes de Palestine, et ceci avant même la création de l’Etat d’Israël. Ce fut le prélude à ce que peu après plus de 800.000 juifs du monde arabe furent persécutés, spoliés et finalement chassés des terres d’Islam. Aucun d’entre eux n’eut jamais droit au statut de refugié de l’ONU. Le Codex d’Alep disparut de la circulation à la faveur des évènements, et ressurgit en Israël une décennie plus tard, en partie détruit et dans des conditions restées obscures.

Ces temps-ci la Syrie est en proie à la guerre civile, et la bataille fait rage à Alep. La vielle ville, classée patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, est une ligne de front entre des rebelles douteux et une armée irrégulière, et la ville se désintègre.

Le fils du bijoutier d’Alep est aujourd’hui un grand-père heureux qui coule des jours paisible en Israël, l’Etat Juif.

Le ministre argentin ou l’arroseur arrosé

Il y a eu deux attentats anti-juifs majeurs en Argentine durant les années 1990. Le premier a atteint l’Ambassade d’Israël et fait 29 morts et 242 blessés, et le deuxième le centre communautaire juif de Buenos Aires, qui a fait 84 morts et 230 blessés.

La justice argentine n’a pas réussi à identifier les responsables à l’époque, mais au fil du temps de nombreuses pistes ont fini par remonter au Hezbollah, organisation terroriste d’obédience iranienne. En 2006 la justice argentine estimait avoir suffisamment de preuves pour pouvoir incriminer le gouvernement iranien lui-même et lancer un mandat d’arrêt international pour crimes contre l’humanité contre l’ancien président d’Iran Rafsandjani, des fonctionnaires iraniens et un terroriste du Hezbollah. Mais à ce jour aucun des responsables n’a pu être déféré à la justice.

Récemment l’Argentine a conclu un accord avec l’Iran en vue d’une coopération autour de l’enquête concernant l’attentat contre le centre communautaire juif. Les autorités israéliennes ont violemment réagi à cette nouvelle en arguant que cet accord revenait à demander à l’assassin d’enquêter sur son propre crime.

Le journal israélien Haaretz rapporte ce qui suit.

En apprenant la nouvelle, le Ministère des affaires Etrangères d’Israël a convoqué l’Ambassadeur d’Argentine pour exiger d’être tenu au courant de l’accord en question. Les israéliens sont en effet persuadés qu’étant donné les similarités entre l’attentat du centre communautaire juif et celui de l’Ambassade d’Israël, le Hezbollah est à l’origine des deux.

Le ministre argentin des Affaires Etrangères Hector Timerman a violemment réagi en convoquant à son tour l’Ambassadeur d’Israël Dorit Shavit à Buenos Aires. Il a accusé Israël de vouloir se substituer à la justice argentine sous prétexte que les victimes des attentats étaient juifs. Timerman s’est montré très en colère et a reproché à Israël tout au long d’un interminable monologue de se mêler des affaires intérieures d’Argentine. Il a vociféré qu’Israël n’avait aucun droit à des éclaircissements concernant l’attentat, parce que l’Argentine était un Etat souverain. Il a ajouté qu’Israël ne pouvait parler au nom du peuple juif et ne le représentait pas. Cette attitude était d’après lui de nature à alimenter l’antisémitisme, parce que si Israël se préoccupait ostensiblement du sort de juifs argentins cela pouvait suggérer que ceux-ci avaient une double allégeance.

L’ambassadeur israélien Dorit Shavit a laissé passer l’orage, et puis a répondu avec fermeté qu’en tant qu’Etat Juif Israël se sentait responsable dans un certaine mesure de la sécurité des juifs partout au monde, et traquait l’antisémitisme là où il se manifestait. Elle a rappelé que c’est en vertu de cela qu’Israël avait aidé les juifs à quitter l’Union Soviétique, d’Ethiopie et même d’Argentine à certaines occasions. Vous voyez ce que je veux dire, a-t-elle précisé, sous-entendant quelque chose que le ministre était supposé savoir.

En fait il s’agissait d’une allusion à l’origine juive du ministre lui-même, dont le père avait été arrêté en tant que journaliste de gauche et opposant au régime de la junte militaire qui dirigeait l’Argentine dans les années 1980. Il avait été incarcéré et placé en isolement total, mais finalement relâché grâce à l’intervention de l’Ambassadeur d’Israël de l’époque. Celui-ci avait conclu un accord avec la junte en vertu de quoi le père de Timerman pourrait quitter le pays et s’établir en Israël. Celui-ci y vécut pendant quelque temps et rentra en Argentine après la chute de la junte militaire.

Bizarrement, le ton a changé au bout de l’échange entre le ministre Timerman et l’Ambassadeur Shavit, qui se sont quittés en convenant que l’affaire allait désormais être gérée par les canaux diplomatiques appropriés.

Eva Illouz n’est pas antisémite

Eva Illouz n’est pas antisémite, puisqu’elle est juive et professeur de sociologie à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

Elle a cependant publié un article intitulé « Israël : justice ou tribalisme » où elle affirme que le triomphe de la justice lors de l’affaire Dreyfus serait impossible en Israël, parce que les normes morales qui y prévalent ne sont pas, d’après elle, celles de la France.

Cette intellectuelle ne stigmatise pas seulement l’appareil politique, judiciaire et militaire d’Israël, mais également l’ensemble de la population juive, à de rares exceptions près.

Eva Illouz émet l’hypothèse d’une affaire Dreyfus qui, si elle avait lieu en Israël ne se trouverait pas de Juifs pour s’élever contre l’injustice.

Elle condamne d’office et d’avance six millions d’entre eux pour un déni de justice qu’à son avis ils commettraient s’ils en avaient l’occasion.

Elle réussit le tour de force de leur imputer cette ignominie sans le moindre début de démonstration. Difficile de comprendre où elle veut en venir, parce qu’on n’imagine pas qu’elle puisse s’en prendre à des Juifs du seul fait qu’ils soient juifs, sans quoi ce serait de l’antisémitisme.

En réalité le système judiciaire fonctionne en Israël d’une manière que beaucoup dans le monde libre envient, sans parler du Moyen-Orient, où le mot justice ne fait pas partie du vocabulaire. La Cour Suprême d’Israël est un modèle du genre. Ses magistrats sont appréciés par les juristes du monde entier pour leur indépendance, leur courage et leur compétence.

Eva Illouz n’ignore pas que c’est un juge arabe qui a envoyé un ancien président d’Israël en prison, et que ce sont des hommes de loi juifs qui tranchent en faveur de Palestiniens dans des litiges avec l’Etat.

Il ne doit pas non plus lui avoir échappé que le nazi Eichmann a bénéficié d’un procès équitable de la part de ses victimes alors qu’en France de nombreux collaborateurs ont été lynchés à la Libération au mépris des règles les plus élémentaires de l’Etat de droit. A noter cependant que ce n’est pas parce qu’Eva Illouz met l’Histoire entre parenthèses pour fonder sa théorie que cela fait d’elle une antisémite.

Si après l’affaire Dreyfus les juifs étaient définitivement devenus citoyens à part entière l’on aurait pu dire que Zola et d’autres hommes de qualité avaient fait reculer l’antisémitisme.

Mais en réalité cette affaire n’a été que le prélude aux lois raciales de Vichy et de l’antisémitisme d’Etat en France, et constitué le terreau du pétainisme qui a chargé la police française d’envoyer des Juifs à la mort.

Alors que quelques obscurs faussaires avaient fabriqué l’affaire Dreyfus et induit l’opinion publique en erreur, c’est l’Etat français lui-même qui a fini par décréter des lois anti-juives, dont le port de l’étoile jaune, au milieu d’une apathie quasi-totale de la population comme en témoigne « Le Chagrin et la Pitié » de Marcel Ophuls. Eva Illouz omet de noter que cette infamie était en filiation directe avec l’affaire Dreyfus, mais cela ne fait pas d’elle une antisémite.

L’article d’Eva Illouz a été publié par le quotidien israélien « Haaretz », et ne mériterait pas d’être commenté si ses éructations n’étaient répercutées par un organe de presse aussi peu antisémite que le journal Le Monde.

Quant à Eva Illouz, elle n’est sans doute pas antisémite, mais on s’y tromperait, tellement elle est appréciée par des anti-Juifs patentés à travers le monde.

La nostalgie de Günther Grass

Günther  Grass, prix Nobel de littérature et intellectuel de premier plan, vient de faire tomber un tabou. Désormais un ancien de la Waffen SS peut se répandre dans les médias pour accuser les juifs de menacer le monde.  Pour mémoire, la Waffen SS dont Günther  Grass fit naguère partie était un corps d’armée dont le principal critère de sélection consistait à être dévoué corps et âme à l’idéal nazi.

Günther  Grass nous apprend sous la forme d’un poème de son crû que les juifs veulent éradiquer le peuple iranien. Cela a de quoi surprendre, parce que d’une part il ne nous communique pas ses sources, et que d’autre part on a surtout entendu jusqu’à présent que le président Ahmadinejad et l’ayatollah Khamenei, les deux principaux leaders d’Iran, appelaient à la liquidation d’Israël.

Il faut savoir que l’Iran ne se limite pas à une logorrhée antisioniste, mais agresse quotidiennement Israël par le biais du Hezbollah et du Hamas, deux organisations criminelles qui se spécialisent dans l’assassinat de civils juifs.

Par ailleurs le régime iranien professe un négationnisme de la Shoah et entretient une  propagande antisémite tous azimuts. Cela doit ranimer de la nostalgie chez Günther  Grass. On peut en effet imaginer qu’il ne se remet pas de ce que grâce à Israël les juifs ne sont plus la vermine que la Waffen SS exterminait.  L’Etat Juif a même l’outrecuidance de le déclarer « persona no grata », ce qui est quand même un comble pour quelqu’un qui a adoré Hitler.

Mais aucune réaction, aucune pétition, aucune protestation ne peut avoir un effet aussi décisif que la lettre que Günther  Grass a reçue du vice-ministre de la Culture iranien, qui lui rend hommage pour avoir « dit la vérité », en espérant que cela « réveillera la conscience occidentale endormie ». Cette lettre, rendue publique par les médias iraniens  bien connus pour leur indépendance,  est la punition la plus terrible que l’on puisse imaginer pour un intellectuel qui se dit de gauche. Ceci parce qu’un compliment provenant du régime iranien est en soi une injure à l’intelligence, et devrait constituer un signal d’alarme pour quiconque  dispose d’un minimum de bon sens.

La faute de Günther  Grass consiste a s’être trompé en confondant la dictature iranienne et la démocratie israélienne. Cependant il ne viendrait à l’idée de personne de douter de son quotient intellectuel ou de sa culture. Ce n’est donc pas de ce côté-là qu’on trouvera l’explication de sa poétique insulte à l’Etat juif.  Une hypothèse plus vraisemblable est que Günther  Grass est resté attaché ses racines idéologiques, et que l’idée que les juifs disposent d’une force de dissuasion est insupportable pour cet érudit allemand qui a tout vu, tout lu, tout appris, mais rien compris.

Catherine Ashton ou l’oracle de Gaza

Catherine Ashton, Vice-présidente de l’Union Européenne, a mis sur un même plan le meurtre d’enfants juifs en France et la légitime défense qu’exerce Israël à Gaza.  Cette dérive illustre  l’état d’esprit qui anime une certaine classe politique européenne qui se complait comme au Moyen-âge à accuser les juifs de tout, y compris quand les juifs eux-mêmes sont l’objet d’un massacre. L’ignoble amalgame de Catherine Ashton consiste à insinuer que si Israël n’existait pas, on ne s’attaquerait pas aux juifs. Une sinistre mais simple compilation historique démontrerait pourtant qu’on tuait beaucoup plus d’enfants juifs avant la création de l’Etat d’Israël que depuis.

Les propos de Catherine Ashton sont aussi méprisables qu’impardonnables, non pas à cause d’un écart commis dans un moment d’égarement, mais suite à un enchaînement de déclarations et de prises de positions qui ne peuvent laisser aucun doute sur ses motivations. Il y a chez Catherine Ashton un délire apparent, mais qui masque en réalité une volonté délibérée de nuire aux juifs.

L’UPJF (Union des Patrons et Professionnels Juifs de France) demande au gouvernement français d’élever une protestation officielle à l’encontre de Catherine Ashton. L’UPJF relève que celle -ci est une récidiviste, qu’elle avait déjà fait l’apologie des kamikazes palestiniens dans le passé, qu’elle recourait au mythe du complot juif mondial, qu’elle avait apporté son soutien au Hamas lors du blocus de Gaza, qu’elle en avait rencontré le chef, et qu’elle a accusé les israéliens de trafic d’organes lors de l’opération israélienne de secours à Haïti.

Quand Catherine Ashton sympathise avec ceux qui ont pour programme explicite la liquidation d’Israël, elle perd toute légitimité et doit en tirer les conséquences. Les seuls au monde qui ont le droit de traiter avec le Hamas sont les israéliens eux-mêmes – s’ils en décident ainsi – parce que c’est leur peau qui est en jeu. Ni Catherine Ashton ni Régis Debray ni Stéphane Hessel ni Edgar Morin ni Jean Daniel ni Daniel Cohn-Bendit ni Rony Bruman ni les autres apôtres – juifs ou non-juifs – de cette bien-pensance européenne n’ont le droit d’être complaisants envers les terroristes de Palestine ou d’ailleurs.

Il n’y a aucune option digne de l’Union Européenne face au conflit israélo-palestinien, autre que celle d’un soutien franc et massif  à Israël, comme cela a été le cas de la plupart des pays d’Europe lors de la création de l’Etat Juif. Cela n’implique pas qu’Israël soit au dessus de toute critique, mais que l’Etat d’Israël doit être soutenu sur le fond de sa revendication, qui est celle de son droit à l’existence.

Ce que les responsables politiques européens doivent intégrer c’est que ce que les ennemis d’Israël ambitionnent  n’est ni une rectification de frontières ni une fin de l’occupation, mais l’éradication du peuple juif en passant par la destruction d’Israël, seule démocratie du Moyen-Orient où les arabes eux-mêmes sont des citoyens libres. Entre Israël et des régimes assassins comme ceux de Syrie, d’Iran, du Hezbollah ou du Hamas il n’y a pour l’Europe ni à être neutre ni à se contorsionner. Il y a à être solidaire d’Israël.

L’Etat d’Israël a-t-il le droit de se défendre du boycott de soi-même?

Une loi vient d’être adoptée à la Knesset, qui prévoit des sanctions en cas d’appel au boycott économique, culturel ou intellectuel de personnes ou d’institutions en Israël ou en Cisjordanie.

Cette loi va être difficile à mettre en œuvre. Certaines ONG ont déjà fait appel à la Cour Suprême afin qu’elle en vérifie la conformité. Il se peut qu’après examen la loi soit invalidée au motif qu’elle constitue une atteinte à la liberté d’expression et au droit de manifester. Mais quoi qu’il en soit, elle soulève des questions de fond concernant la démocratie et son fonctionnement, ceci aussi bien du côté des partisans que des détracteurs de la loi.

En considérant les tenants du boycott on peut s’interroger sur l’aspect moral qui consiste à récuser son propre pays. On peut aussi s’interroger sur le refus d’artistes et d’enseignants de se produire alors qu’ils sont payés par l’Etat et donc par les contribuables auxquels ils refusent leurs prestations. Mais les boycotteurs prétendent ne revendiquer que le droit d’exprimer des opinions politiques. Tout en appelant au boycott ils sont d’avis qu’ils exercent une prérogative compatible avec la démocratie.

Les adversaires du boycott soulèvent quant à eux la question des limites de la liberté d’expression, même quant celle-ci elle est réputée être totale. Certaines de ces limites relèvent du bon sens, mais d’autres sont bel et bien imposées par la loi dans la plupart des pays démocratiques. La preuve en est que l’apologie du racisme, de l’homophobie, du négationnisme, de la misogynie ou du nazisme constituent des délits, en contradiction apparente avec la liberté d’expression.

L’appel au boycott de certaines ONG peut donc en soi constituer un déni de démocratie, parce que cela revient à tenter d’imposer ses objectifs autrement qu’au moyen du débat politique. En clair cela signifie que faute de pouvoir peser d’un poids suffisant par les urnes, cette frange fait appel à des forces étrangères pour pallier à l’électorat qui lui fait défaut. Ce qu’elle n’obtient pas par le jeu démocratique, elle cherche à l’obtenir par une pression de l’extérieur, parfois par des régimes hostiles à Israël. Les initiatives de mouvements tels JCall et Jstreet – par ailleurs bien intentionnés – relèvent elles aussi d’une démarche consistant à combattre l’opinion majoritaire israélienne par une solution imposée de l’extérieur. Certaines ONG israéliennes font par ailleurs uniquement appel à l’étranger pour financer leurs activités, ne trouvant pratiquement pas de support dans l’opinion publique israélienne elle-même.

La gauche israélienne s’oppose à la loi anti-boycott mais peine depuis de nombreuses années à s’imposer sur l’échiquier politique et cherche à se faire entendre à l’occasion de la controverse. Depuis les accords d’Oslo, censés paver le chemin de la paix, la stratégie de la gauche s’est effondrée et son message est devenu inaudible. Les massacres de civils israéliens lors de l’Intifada, le double langage du leadership palestinien, l’islamisme et l’antisémitisme comme idéologie palestinienne, et finalement le rejet des palestiniens du plan Clinton qui leur donnait pourtant satisfaction sur l’essentiel, tout cela a laminé la gauche israélienne et confirmé aux yeux de l’opinion publique qu’elle avait fait fausse route. Non pas par rapport à son désir de paix, sincère à n’en pas douter, mais à son pacifisme à tout crin qui a ouvert une brèche aux éléments les plus irréductibles parmi les palestiniens, qui se sont engouffrés par la violence dans ce qu’ils percevaient comme une manifestation de faiblesse.

Depuis les accords d’Oslo les palestiniens n’ont eu de cesse que de préparer la guerre, alors que les israéliens attendaient la paix. Dix-huit ans plus tard, les terroristes du Hezbollah, le Hamas et d’autres groupes violents soutenus par des Etats-voyous ont plus que jamais pour objectif la liquidation d’Israël. A côté de cela stagne une Autorité Palestinienne certes non-violente, mais chétive et tétanisée, incapable de parler vrai à son peuple et de pratiquer le virage idéologique qui ouvrirait la voie à la fin du conflit.

La loi contre le boycott est sans doute moralement fondée, mais il est peut-être préférable de ne pas légiférer sous peine de crouler sous une bureaucratie qui pourrait faire plus de tort que de bien. Cette loi est par ailleurs l’occasion pour des groupuscules qui ne représentent pas grand-chose de faire entendre leur voix, à laquelle peu de monde prête attention en Israël en temps normal.

Si cette loi était abrogée par la Cour Suprême alors il ne resterait plus qu’aux israéliens à boycotter les boycotteurs, et on verrait bien qui des uns ou des autres sont les plus légitimes dans la seule démocratie du Moyen-Orient.

Jour de la Shoah à Tel-Aviv

J’ai assisté cette année à la commémoration de la Shoah à l’Université de Tel-Aviv. Il faisait très chaud pour la saison, et la cérémonie se tenait à l’extérieur, sur la pelouse du campus. Une masse d’étudiants agglutinés à l’ombre des arbres assistaient en silence, comme tétanisés. Il y eut quelques chants tristes, et puis Ido Nehoshtan, Commandant de l’Armée de l’Air, a relaté sa visite du camp d’Auschwitz en septembre 2003. J’ai essayé de mémoriser son récit, où il disait à peu près ceci:

« J’étais venu à Auschwitz à l’occasion de la traditionnelle Marche des Vivants. Le hasard du calendrier avait voulu qu’une escadrille de trois F15 de l’armée israélienne avait était invitée en Pologne pour rencontrer des homologues polonais. Les pilotes étaient tous trois fils ou petit-fils de rescapés de la Shoah. Nous avions saisi l’occasion de leur passage pour demander une autorisation de survol du camp à basse altitude au moment où les participants de la Marche des Vivants seraient rassemblés devant l’entrée principale. Au bout de quelques tractations délicates pour surmonter les réticences polonaises nous avions reçu le feu vert.

Il faisait froid et humide, mais j’étais venu sur place bien à l’avance, un peu inquiet parce que mes habitudes de pilote m’avaient fait lever les yeux au ciel dès l’aube, et que j’avais constaté qu’il était couvert d’un voile opaque. Je craignais que la météo ne fît échouer l’opération. L’heure venue, la foule silencieuse et grelottante patientait sous un crachin sinistre en scrutant les nuages, attendant le survol sans trop y croire. Mais je connaissais mes pilotes, et je savais au fond de moi qu’ils seraient au rendez-vous.

Au bout de six minutes de retard nous vîmes soudain bondir hors des nuages les trois chasseurs frappés de l’étoile de David et se disposer en formation dans l’axe des rails menant au camp. La lenteur de leur vol avait quelque chose d’irréel. Et puis une voix en provenance d’un des cockpits s’est mise à grésiller dans les haut-parleurs. C’était le général Amir Esher, un des trois pilotes de l’escadrille, qui aux commandes de son appareil récitait: « Nous, aviateurs de l’armée de l’air d’Israël, dans le ciel des camps de la honte, sommes surgis des cendres des millions de victimes qui sont enterrés ici. Nous sommes la voix de leurs cris muets. Nous saluons leur bravoure, et promettons d’être le bouclier du peuple juif et de sa patrie Israël ». A peine avait-il prononcé ces mots que l’escadrille s’éparpillait et disparaissait dans les nuages. Je me suis dit avec soulagement que mes craintes avaient été superflues, et que l’armée juive n’avait somme toute eu que six minutes de retard. Et puis, en pensant aux parents et grands-parents de ces pilotes, je me suis repris et me suis dit : non, elle a eu soixante ans de retard. »

Il faut intérioriser cette image, si sobre mais si grandiose, de trois avions juifs survolant les camps de la mort, fût-ce avec retard, pour prendre la mesure du bouleversement que représente l’Etat d’Israël. Pour le peuple juif d’abord, mais sans doute aussi pour le monde entier.

http://www.juif.org/video/4169,l-armee-de-l-air-d-israel-survole-auschwitz.php

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