DSK ou la coupable innocence

Tristane Banon est une romancière et journaliste française. En 2011 elle porte plainte contre Dominique Strauss-Kahn[1], l’un des amants de sa mère, pour tentative de viol dont elle affirme avoir été l’objet en 2003.  Le parquet de Paris ouvre une enquête, mais Strauss-Kahn nie les faits et porte plainte en diffamation contre Banon. Il est entendu par des enquêteurs, et admet avoir tenté sans succès d’embrasser Banon au cours de l’interview qu’elle était venue lui faire dans son appartement. Quelque temps plus tard le parquet classe la plainte sans suite, estimant ne pas avoir suffisamment d’éléments pour engager des poursuites.

Banon a récemment été invitée à participer à l’émission « c’est à vous » sur France 5 afin d’évoquer cet épisode de sa vie. Elle revient dessus avec sa version, ce qui est légitime.  Mais le parti-pris dont elle bénéficie de la part des journalistes et chroniqueurs, et l’unanimité de ceux-ci contre Strauss-Kahn est digne de la presse de Corée du Nord. Pour mémoire, Dominique Strauss-Kahn a été trainé en justice  à plusieurs reprises dans le cadre d’affaires de mœurs, mais a été relaxé à chaque fois.  N’ayant jamais été condamné il dispose donc d’un casier judiciaire vierge.

Au cours de l’émission, l’animatrice et ses collègues qualifient sans nuance Banon de « victime » sans tenir compte, à aucun moment, du fait que dans cette affaire il s’agit de la parole de l’un contre l’autre. D’une part Banon n’est donc pas une « victime »,  mais une plaignante, et Strauss-Kahn n’est pas un coupable, mais un plaignant, eu égard à sa plainte pour diffamation.

Non seulement les justiciers de cette émission-tribunal se moquent de la présomption d’innocence, mais justifie en plus le lynchage médiatique subi par Strauss-Kahn.

A quand l’invitation de Strauss-Kahn sur ce même plateau par les mêmes journalistes ?

[1] Dominique Strauss-Kahn, dit « DSK » est un économiste et homme politique, et fut directeur général du FMI jusqu’en 2007.  Candidat potentiel à la présidence de la république il se retira de la vie publique après sa mise en cause dans le cadre d’une accusation d’agression sexuelle à New York, bien qu’ayant bénéficié en fin de compte d’un non-lieu.

Woody Allen et la femme.

Saisir la pensée de Nietzsche n’est pas facile, mais Woody Allen nous y initie sans même en avoir conscience. Cette pensée s’exprime entre raison et passion, harmonie et rage, ordre et transgression, sensé et insensé, réel et imaginaire, angoisse et humour, technique et art, le tout par delà le bien et le mal.

Ces films traitent souvent du gouffre entre désir masculin et féminin. Ce thème est en filigrane de chaque scénario, même quand ce n’est pas le cœur de l’intrigue. La sexualité masculine y est décrite comme ne pouvant être comprise par les femmes. Tout juste peuvent-elles intérioriser que l’homme est différent, mais sans jamais comprendre en quoi cela consiste.

« Le sexe apaise les tensions, l’amour les provoque », dit Woody Allen. L’immédiateté de la pulsion sexuelle masculine oblige l’homme à se tempérer au moyen de la dissimulation, voire à celui d’une sorte d’hypocrisie. La raison en est que cette pulsion ne se confond pas avec l’amour, de la même manière que la vue ne se confond pas avec l’ouïe. Cette réalité est très obscure pour la femme.

Il y a parfois des personnages féminins qui donnent l’impression qu’en matière sexuelle elles se comportent « comme des hommes », mais il y a toujours un moment ou il s’avère que ce n’était qu’un leurre (pas forcement conscient, une « ruse de la nature » comme dit Schopenhauer). Ces femmes s’offusquent alors de ce que l’homme ait pu les prendre au mot quand sonne l’heure du passage à l’acte.

Un schéma récurrent dans les films de Woody Allen consiste à mettre en scène un homme et une femme, parfois dans l’intimité de la chambre à coucher, où ils se demandent l’un l’autre ce qui est arrivé à leur couple, a priori assorti et qui a de beaux souvenirs communs. Le déclenchement de cette remise en question est généralement le constat qu’ils ne font plus l’amour. La femme dit invariablement que c’est passager, que cela reviendra, et demande à son partenaire de patienter, mais lui s’impatiente.

Le désir d’enfant  qu’éprouve la femme surgit dans plusieurs films sans que l’on sache au juste s’il s’agit d’une aspiration à la maternité, d’un piège pour verrouiller la relation, ou au contraire pour la femme de se passer d’un géniteur superflu une fois l’enfant advenu. La réaction masculine est dans ce cas à l’opposé : sa pulsion sexuelle se confond avec sa raison d’être, mais comme il peine à l’admettre il diffère le projet sans en dévoiler la raison.

Extrait d’un monologue de ses films (Je reprends de mémoire sans garantir la littéralité, mais le sens y est) : « Je pense au sexe en permanence. Cela ne me lâche jamais, à aucun moment du jour ou de la nuit.  Tout le monde est-il comme cela ? Même le Président  des Etats-Unis ? [il s’interrompt en prise  à une hésitation, puis poursuit :] « bon, ce n’est peut-être pas un bon exemple [on est en plein scandale Clinton – Lewinsky], mais les autres ? Hein, les autres ?

Woody Allen confie dans son autobiographie que son plus grand regret est de n’avoir jamais réalisé un seul grand  film malgré les moyens mis à sa disposition. Mais même s’il est difficile de déterminer lequel pourrait être considéré comme un chef-d’œuvre, sa filmographie est un tout dont chaque partie parle à sa manière de la condition humaine ; c’est en cela que la totalité de son œuvre est au fond un grand  film dans tous les sens du terme. 

J’accuse le boycott de J’accuse

Né en 1933, Roman Polanski n’avait pas vocation à devenir l’un des plus grands cinéastes de tous les temps. Petit de taille, cet grand artiste est un rescapé de la Shoah, qui n’a dû le salut qu’à son évasion du ghetto de Cracovie à l’âge de huit ans, et qui ensuite fut privé d’école parce que Juif.

La mère de Polanski a été assassinée au camp d’extermination d’Auschwitz alors qu’elle était enceinte, et bien des années plus tard son épouse, elle aussi enceinte, a  été massacrée par des monstres. Son père quant à lui a survécu au camp de concentration de Mauthausen.

Polanski a été condamné en 1977 aux Etats-Unis pour abus sexuel sur Samantha Geimer, une jeune fille mineure. Le féminisme contemporain incite à la libération de la parole, ce que Samantha Geimer a mis en pratique en accordant son pardon à Polanski et en déclarant que  sa mésaventure ne l’a traumatisée ni mentalement ni physiquement.  La libération de la parole, c’est aussi cela. 

A chacun de se faire une idée de l’homme Polanski, mais rien dans son œuvre n’est illicite. Les Césars décernés à son film « J’accuse » constituent avant tout un hommage à son talent et à celui de ses collaborateurs.

Non seulement est-il absurde de boycotter « J’accuse », mais il faudrait au contraire en faire la promotion.  Toute opposition à ce film est d’office et d’avance une obstruction au combat contre l’antisémitisme. Les jeunes,  les moins jeunes, les vieux et les ignares en tous genres doivent apprendre ce que fut l’affaire Dreyfus. Qu’ils sachent que cette ignominie a été le terreau de l’antisémitisme de l’Etat français lors de la Shoah. Que c’est l’affaire Dreyfus qui a accouché du régime de Vichy, celui-là même qui a décrété  le « Statut des Juifs » et qui les a envoyés à la mort dans les camps nazis.

Mais l’affaire Dreyfus a aussi accouché d’un autre enfant : l’Etat d’Israël. 

Le scandale Tariq Ramadan

Le scandale Tariq Ramadan n’est pas fait pour conforter l’image d’Edgar Morin, ce penseur juif qui a cessé de réfléchir par haine de soi. Il aurait été préférable que Ramadan tombe sur ses idées plutôt que sur son comportement avec les femmes.

Ce qui est agaçant c’est qu’il a fallu attendre ce scandale pour s’apercevoir que Ramadan était infréquentable. Un élémentaire bon sens aurait pourtant suffi pour trouver que Morin se fourvoyait en accordant du crédit à cet islamiste, compagnon de route du Hamas et petit-fils du fondateur des Frères Musulmans auquel il a consacré une thèse dithyrambique. Sans parler de sa chaire bidon, qui n’est autre qu’une excroissance en dollars du Qatar, cette belle démocratie, en plein milieu d’Oxford.

Morin expliquait cette semaine que Ramadan avait assuré à Madame Morin qu’il était toujours correct avec les femmes. Dont acte. C’est probablement sur base de cela que Morin a déduit que Ramadan devait aussi être correct avec les Juifs. Le problème c’est que Ramadan avait omis de mentionner que les femmes qui se maquillaient et qui n’étaient pas voilées devaient être considérées comme des putes, conformément à sa vision du monde. A chacun ses principes, mais quand bien même cela serait, je ne vois pas en quoi les putes n’auraient pas droit au même respect que n’importe quel autre être humain, mais c’est un autre débat.

Tariq Ramadan n’a peut-être jamais tué personne, mais c’était également le cas de nombreux prédicateurs nazis. Sa chute fait penser au Chicago d’antan: échappant à la justice en tant que gangster, Al Capone a fini par trébucher sur une minable fraude fiscale.

לוסי אהריש, הפאסיונאריה של ישראל

לוסי אהריש היא סמל שחשיבותו עילאית מבחינת ישראל. אינטלקטואלית צעירה זו שהשלימה תואר במדעי המדינה ובעיתונות היא כריזמטית, רהוטה, אמיצה ופיקחת. היא מנהלת קריירה עיתונאית מבריקה במספר מדיות, ביניהן I24 News. דבריה תופסים את הצופים ‘בקישקעס’ ומלמדים אותם לעתים קרובות יותר אודות המציאות הישראלית מאשר העיתונות הרבגונית שבה עיתונאים מכל קצווי הקשת מתחרים זה בזה בסיסמאות

כאשר מבקשים ממנה להגדיר את זהותה, היא משיבה כי היא ישראלית, אישה, ערבייה ומוסלמית ‘בסדר זה’, היא מקפידה. אך כאשר מתעקשים היא מצהירה כי היא “לא ערבייה, לא יהודייה, לא נוצרית, לא מוסלמית, לא דרוזית, לא בודהיסטית, לא צ’רכסית, לא שמאלנית ולא ימנית, נמאס לה לראות ילדים נחטפים, נרצחים או נשרפים חיים, היא לא רוצה יותר לשמוע את צרחות הסירנה או לראות טילים הקורעים את הרקיע וצריך לתת את הדעת על הזעם הזה ועל השנאה הזאת שמכלה אותנו”‘

לאהריש יש נימת דיבור, רעננות ועזות ללא תקדים בעולם המדיה הישראלי. למרות הדיעות הקדומות שהיו עלולות לטרפד את התקדמותה, היא הצליחה לרכוש לעצמה דריסת רגל בנחישות ובהתמדה. בתכניותיה היא מראיינת באופן שורשי ונוקב נציגי חמאס, קנאים יהודיים וידוענים מארה”ב, כל אחד בשפתו הוא, שבהן היא שולטת ללא רבב

אהריש מקפידה שלא לייצג איש מלבד עצמה. היא ערבייה מוסלמית, אך היא מסרבת להיכלא בתוך קלישאות. מחד, היא אינה חוששת למתוח ביקורת על התנהלותם של מנהיגים פלסטינים, התנהלות שלדעתה אינה משיגה דבר וחצי דבר, ומאידך היא מוקיעה את האפלייה שחווים ערביי ישראל

ישראל היא ביתה של אישה יצאת דופן זו, ללא חשש וללא הסתייגויות, בדיוק כפי שהיא ביתם של מיליוני אזרחיה, ערבים או יהודים. אך אהריש אינה בעלת נטיות התאבדות ואינה נלחמת בטחנות רוח. היא מתפתחת באופן תוסס ורענן במרחב הציבורי הישראלי; היא אדם כשרוני ומבריק שחיוניותה לא תדעך גם אם מאבקה יגיע למבוי סתום

אהריש מהווה נכס ייחודי עבור החברה בישראל, ויהיה זה בזבוז עצום אם ביום מן הימים היא תחליט לעזוב את הארץ כדי להתרחק מעויינותם של חוגים מסויימים. היא מתוקפת לעיטים קרובות על ידי ימניים מסוימים, שמאלנים מסוימים, וערבים רבים ללא קשר להשקפותיהם

כל זה אינו מונע לישראלים רבים להיות מרותקים להופעותיה במדיה. אם יום אחד היא תחליט לשכון תחת שמי ארץ אחרת, יהיה זה סימן רע מאד לישראל. אישה שאפתנית זו רחוקה עדיין מלמצות את כל הפוטנציאל שלה, ולפיכך אם למרות הכל היא תחוש תשוקה להתרחק, אזי יהיה זה אולי רעיון טוב להציע לה את תפקיד שגריר ישראל באו”ם

Lucy Aharish or Israel’s Pasionaria

Lucy Aharish is a symbol of paramount importance to Israel. This charismatic, eloquent, courageous and smart intellectual is a graduate of political science and journalism, and leads a brilliant career as a columnist in several media, among which I24 News. Her appearances fascinates viewers who often learn more from her about Israeli reality that from the versatile press where commentators  mainly compete between them with slogans.

When asked to define her identity, Aharish says she is an Israeli, a woman, an Arab and a Muslim, “in that order,” she emphasizes. But when compelled to respond more accurately she exclaims she is “neither an Arab nor a Jew. Neither Christian, nor Muslim nor Druze nor Buddhist nor Circassian. Neither left nor right. Neither religious nor secular. That she doesn’t want to see children kidnapped and murdered. That she doesn’t want to see children burnt to death. That she doesn’t want to hear sirens or see missiles launched … That she wants us to open our eyes to the rage and hatred that are eating us alive.”

Aharish’s tone, freshness and fervor is unprecedented in Israeli media. Despite the prejudices that could have hindered her way up, she managed to overcome them through years of work and perseverance. During her shows she challenges her guests with both disarming and insightful style, whether they are Hamas representatives, Jewish fundamentalists or prominent Americans. She does it in their native languages, which she masters to perfection.

Aharish stresses she represents herself only. She claims she is an Arab Muslim, but refuses to be locked into clichés. On the one hand, she vigorously slams Palestinian leaders’ strategy, which she deems a non-starter, but, on the other hand, she strongly criticizes the discrimination of Israeli Arabs.

Israel is home to this lady just like it is for millions of Arab and Jewish citizens. But Aharish is neither suicidal nor quixotic. She comes across flamboyantly on the Israeli public arena, she is talented and bright, so she is unlikely to let herself corner if she realizes that her struggle may lead to a dead end.

Aharish is under relentless attack by a certain right, a certain left and also from many Arabs. As she is a unique asset for Israeli society, it would be a considerable waste if she chose to leave Israel in order to get away from domestic hostility.

This does not take away that many Israelis admire her, support her and approve of her stance. If she decided to leave it would be a very bad sign for the Israeli democracy. This ambitious woman is far from having deployed her full potential, so if she nevertheless felt an urge to go abroad, it might be a good idea for the government to offer her the position of Israel’s ambassador at the United Nations.

Lucy Aharish ou la pasionaria d’Israël

Lucy Aharish est un symbole de première importance pour Israël. Diplômée de sciences politiques et de journalisme, cette jeune intellectuelle est charismatique, éloquente, courageuse et intelligente. Elle mène une brillante carrière de chroniqueuse dans plusieurs médias, dont I24 News. Ses interventions prennent les téléspectateurs aux tripes et nous apprend souvent plus sur la réalité israélienne que cette presse versatile où journalistes de tous bords se font concurrence à coups de slogans.

Quand on lui demande de définir son identité elle répond qu’elle est israélienne, femme, arabe et musulmane, “dans cet ordre”, précise-t-elle. Mais quand on la pousse dans ces retranchements, elle finit par s’écrier qu’elle “n’est ni arabe ni juive ni chrétienne ni musulmane ni druze ni bouddhiste ni circassienne ni de gauche ni de droite. Qu’elle en a assez de voir des enfants enlevés, assassinés ou brûlés vifs. Qu’elle ne veux plus entendre hurler des sirènes ni voir des missiles déchirer le ciel. Qu’il faut prendre conscience de cette rage et de cette haine qui est en train de nous détruire.”

Aharish a un ton, une fraîcheur et une intensité sans précédent dans le monde médiatique israélien. Malgré les préjugés qui auraient pu entraver son ascension, elle a réussi à s’imposer à force de persévérance. Lors de ses émissions elle interpelle avec un naturel désarmant et incisif aussi bien des représentants du Hamas que des fondamentalistes juifs que des personnalités américaines, le tout dans leurs langues respectives, qu’elle maitrise à la perfection.

Aharish prend soin de ne représenter qu’elle-même. C’est une arabe musulmane mais elle refuse de se laisser enfermer dans des clichés. D’une part elle ne craint pas de critiquer la politique des dirigeants palestiniens, dont elle estime qu’elle ne mène à rien, et d’autre part elle fustige la discrimination que subissent les arabes d’Israël.

Israël est la maison de cette femme sans peur et sans reproche, tout comme celle de ses millions de concitoyens arabes ou juifs. Mais Aharish n’est ni suicidaire ni donquichottesque. Elle évolue avec panache dans l’espace public israélien, mais c’est quelqu’un de talentueux et de brillant qui ne se laissera pas consumer si son combat mène à l’impasse.

Elle constitue un atout unique pour la société israélienne, or ce serait un immense gâchis si d’aventure elle choisissait de s’expatrier pour échapper à l’hostilité de certains milieux. Elle est en effet la cible à la fois d’un certaine droite, d’une certaine gauche et de beaucoup d’arabes toutes tendances confondues.

Cela n’empêche pas de nombreux israéliens d’être subjugués lors de ses interventions publiques. Si un jour elle décidait de partir sous d’autres cieux ce serait très mauvais signe pour Israël. Cette femme ambitieuse est loin d’avoir déployé tout son potentiel, alors si malgré tout elle éprouvait le désir de s’éloigner alors ce serait peut-être une bonne idée de lui proposer le poste d’ambassadeur d’Israël à l’ONU.

Modernité et sexualité

Le dépucelage hors-mariage entre personnes consentantes est considéré comme une abomination dans beaucoup de cultures. Le couple est exposé au crime d’honneur, à la prison ou à la peine capitale. En revanche, dans le monde occidental, ce même acte ne peut même pas faire l’objet d’un procès-verbal dans un commissariat de quartier.

L’homosexualité est un délit stigmatisé par les trois grandes religions monothéistes, mais en Occident les homosexuels ont maintenant droit au mariage civil, comme les hétérosexuels.

Ces exemples démontrent que la sexualité a perdu de sa sacralité dans le monde libre. Mais alors se pose la question de savoir comment il se fait que les délits sexuels y soient jugés plus sévèrement que les autres types d’atteinte à l’intégrité physique. Il y a un paradoxe à ce que d’une part la sexualité consentie soit considérée comme le plaisir par excellence, et que d’autre part elle soit condamnée au plus haut degré quand elle est contrainte.Le droit et la morale courante font d’ailleurs une distinction radicale entre la notion de coups et blessures d’une part et celle d‘agression sexuelle d’autre part.

Il y a quelques années un ministre israélien compétent et prometteur était invité à célébrer l’anniversaire d’une employée dans les locaux de son ministère. Il lui a demandé s’il pouvait l’embrasser, ce qu’elle a accepté, mais au lieu de la bise traditionnelle il lui a collé un baiser sur la bouche. Cela a eu pour conséquence la démission du ministre, sa vie privée jetée en pâture, des écoutes téléphoniques, un procès, et sa carrière brisée.

Récemment un journaliste de la télévision israélienne a révélé qu’il avait vécu un cauchemar après avoir passé une nuit avec une admiratrice, suite à quoi elle l’avait accusé d’avoir abusé d’elle. La vie du journaliste a basculé. Il a été arrêté, fait l’objet d’un lynchage médiatique et été traîné dans la boue par une féministe notoire. Finalement le parquet a jugé qu’il n’y avait pas matière à inculpation, et rendu le journaliste à sa vie.

Cinq ans plus tard, il lutte toujours pour laver sa réputation, parce que son dossier a été clos “faute de preuves”, et non pas “faute de culpabilité”, cette subtilité sémantique étant suffisante pour barrer la route à tout procès en diffamation. Mais même dans le cas où il s’avère qu’une personne a inventé de toutes pièces une agression sexuelle, l’attaquer en justice pour dénonciation calomnieuse est extrêmement difficile.

Ces temps-ci un chauffeur de taxi de Tel-Aviv refusait de prendre en charge une cliente parce qu’elle avait l’intention de fumer durant la course. Il l’a invitée à sortir du véhicule, mais celle-ci refusant d’obtempérer, il a appelé la police. Elle s’est alors mise à s’administrer à elle-même des claques sonores et à hurler au téléphone que le chauffeur l’agressait sexuellement.

La police a accouru et a appréhendé le chauffeur. Ce que la cliente n’avait pas prévu, c’était que le taxi était équipé d’une caméra, et que la scène avait été filmée d’un bout à l’autre. Au vu de la vidéo la police a relâché le chauffeur. Mais que se serait-il passé sans la caméra ? Difficile à évaluer, mais même si la bonne foi du chauffeur aurait été reconnue, ce n’aurait pu se faire qu’au bout d’un processus long et pénible pour lui et sa famille.

Dans le monde d’aujourd’hui une simple plainte pour attouchement non sollicité suffit pour déclencher une enquête féroce. La présomption d’innocence est souvent foulée aux pieds, et le suspect peut voir sa vie ravagée même si au bout du compte il est blanchi. Des épisodes comme l’affaire d’Outreau et les tribulations de Dominique Strauss Khan démontrent qu’il arrive que l’appareil judiciaire perde sa sérénité quand il est confronté à ce genre d’affaire, en particulier quand la presse s’acharne sur les présumés coupables.

Pour la plupart des organisations féministes, le simple fait de porter plainte suffit pour attester de la bonne foi de la victime, et la Justice peut se contenter de moins de preuves que pour n’importe quel autre type de délit. A partir de là, c’est à l’accusé de prouver qu’il est innocent, et non au tribunal de prouver qu’il est coupable. Il est vrai que s’adresser à la Justice peut constituer une démarche douloureuse, mais il est tout aussi vrai qu’elle ne l’est pas du tout quand la plainte est mensongère et qu’elle est fabriquée avec l’intention de nuire dans le cadre d’un conflit entre personnes.

Il arrive qu’une personne cède à des pressions à caractère sexuel de la part d’un détenteur de pouvoir. Mais dans le cas contraire, quand c’est la personne subordonnée qui cherche à séduire dans le but d’obtenir un avantage – le plus souvent financier – ce n’est pas catalogué comme délit, alors qu’en bonne logique cela devrait relever de la corruption.

L’abus sexuel existe depuis la nuit des temps. Il a été ignoré, nié ou même encouragé dans toutes les civilisations, or c’est une bonne chose que cette époque soit révolue. Mais il ne faudrait pas tomber dans l’autre extrême, qui consisterait à donner à cette forme de délit une place à part du seul fait qu’il s’agisse de sexualité. Un simple coup de poing peut tuer, mais n’est jamais puni de longues années de prison. Deux poids et deux mesures, donc.

Il est clair que les délits sexuels peuvent avoir des effets ravageurs sur celles ou ceux qui en sont victimes. Il arrive que des vies soient détruites tellement le traumatisme est dévastateur. Mais au-delà de cette réalité empirique, il faudrait essayer de comprendre pourquoi la contrainte en matière sexuelle affecte si cruellement la psychologie humaine, alors que ce même contact est source de bonheur quand il est désiré.

La question est de savoir s’il s’agit là d’un phénomène culturel, ou bien de quelque chose de plus profond au niveau anthropologique, une terreur dont nous n’arrivons pas à saisir la nature malgré la libération sexuelle.

Belle du Seigneur ou la fin du roman d’amour

Belle du Seigneur » d’Albert Cohen est une allégorie qui parle de l’absence d’amour chez les amoureux. C’est une non-histoire d’un non-amour d’un couple qui triche. Mais comme dans tout grand roman ce n’est pas le récit qui importe, mais la pensée qui en est la trame. Cet ouvrage est une vivisection sans complaisance de l’état amoureux, une déconstruction féroce qui met en scène des protagonistes qui ne s’aiment qu’eux-mêmes.

Le psychanalyste Jacques Lacan disait que l’amour consistait à<em> « vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »</em>. Cet aphorisme est sans doute excessif, mais peut probablement s’appliquer à l’état amoureux.

Cela semble en tout cas le propos d’Albert Cohen, qui tient à démontrer dans « Belle du Seigneur » à quel point l’état amoureux est loin de l’amour, que c’est une manifestation du désir, une course au plaisir et une mystification. La différence entre état amoureux et amour n’est pour Albert Cohen pas une question de degré, mais une question de nature.

Dans « Belle du Seigneur », la non-héroïne Ariane est mariée à un homme terne qui travaille sous l’autorité du non-héros Solal.

Ariane en tombe amoureuse parce que, contrairement à son mari, obscur et médiocre sous-fifre, Solal lui renvoie une image qui la valorise. Elle tombe en dépendance éperdue de ce regard, comme ces femmes qui ne s’examinent que dans des miroirs amincissants, qui passent et repassent devant, mais qui finissent par s’y abîmer, victimes d’un tournis narcissique.

Solal est dans « Belle du Seigneur » un homme de pouvoir, libre, beau et riche. Il est le supérieur hiérarchique du mari d’Ariane dans la Société des Nations, et abuse de son pouvoir pour l’envoyer en mission afin d’avoir le champ libre. Il y a peut-être là une allusion à ce passage de la Bible où le grand Roi David envoie le mari de Bethsabée au champ de bataille pour pouvoir coucher en toute quiétude avec sa jeune épouse.

Solal est, tout comme le Roi David, un prédateur qui sait comment subjuguer les femmes, mais veut d’abord se convaincre que gagner le cœur d’Ariane ne reposera jamais que sur des artifices vieux comme le monde. Il commence par se déguiser en vieillard, s’introduit chez Ariane pour la séduire, mais celle-ci confirme sa thèse en le chassant.

Plus tard Solal la conquerra avec les moyens les plus conventionnels et les plus éculés de l’esbroufeur qu’il est, qui estime que les femmes ne sont sensibles qu’à la force qu’on leur impose, qu’on leur oppose, ou que l’on met à leur disposition.

Solal est convaincu que les hommes sont invités à se signaler par ce biais, sans quoi ils sont disqualifiés par les femmes qui ne s’intéressent pas aux hommes pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils offrent. Que cela peut prendre des formes diverses, mais que le plus souvent cela se réduit à la capacité d’être un chef, de disposer de beaucoup d’argent, ou de ces deux attributs cumulés.

Ariane est conforme à la misogynie de Solal et réagit à ses procédés de manière prévisible, ce qui fait que Solal se fatigue d’elle comme de celles qui l’ont précédée.

Peu après Solal est limogé de son poste, perd son statut et aussi sa superbe, et finit par s’emmurer avec Ariane dans un palace de la Côte d’Azur où tous deux versent dans l’ennui au lieu d’être transportés par la passion, après quoi ils meurent sans jamais s’être parlés vrai.

« Belle du Seigneur » est un roman noir, mais pas d’une noirceur déprimante. C’est une ode au monde tel qu’il est. C’est le triomphe du corps sur l’âme, et un texte sublime de lucidité qui raconte le crépuscule d’un mythe et l’enterrement de la littérature amoureuse.

Belle du Seigneur: le paradoxe

« Belle du Seigneur » d’Albert Cohen est la démonstration ultime de l’absence d’amour chez les amoureux. Les ingrédients: la sexualité, le donjuanisme, la condition juive, l’humour, la dérision, la misanthropie, le vertige métaphysique. Mais, comme dans tout grand roman, ce n’est pas l’intrigue qui importe, mais la pensée qui l’enfante. « Belle du Seigneur » est une non-histoire d’un non-amour de non-héros. Il eût suffi, comme il est dit dans le texte, que Solal eût manqué de deux dents de devant pour que l’histoire n’eût aucune chance de se dérouler.

J’ai lu ce que d’autres en ont pensé, et  parfois été étonné qu’on pouvait y voir un hymne à l’amour, alors que l’amour en est absent. Bien avant de découvrir « Belle du Seigneur » j’avais lu « Le livre de ma Mère », qui en est l’image inversée.

« Belle du Seigneur » est un règlement de compte de la passion amoureuse, une déconstruction à ne plus s’en remettre, où les héros font tout sauf aimer. L’histoire des protagonistes peut se résumer avec une précisןon chirurgicale : Solal et Ariane ne s’aiment pas  et sont en même temps amoureux jusqu’à en mourir. Amoureux à mort, donc, mais  sans s’aimer.

Solal n’aime pas Ariane, pas plus que Don Juan n’aime les femmes. C’est est un prédateur qui poursuit des proies, mais une fois qu’il les a eues il n’en est même plus amoureux. Solal n’aime que ce qu’il met en scène, et comme tout bon acteur il finit par entrer en osmose avec son personnage, et préfère la mort plutôt que d’admettre qu’il n’aime pas, qu’il n’a jamais aimé Ariane, et que même le désir sexuel s’est envolé.

Quant à Ariane, elle est séduite par Solal et en tombe amoureuse parce qu’il lui renvoie une image qui la valorise. Il y a d’ailleurs là une allusion assez transparente au Livre de Samuel, quand le grand Roi David envoie le mari de Bethsabée se faire tuer à la guerre pour pouvoir coucher en toute quiétude avec sa jeune épouse.

Ariane succombe à Solal parce que son mari ne tient pas la comparaison. Mais ce qu’elle aime, c’est le reflet que lui renvoie son amant. Elle en devient dépendante comme ces femmes qui ne vont que dans les magasins qui ont des glaces amincissantes.

Avoir des rapports sexuels et aimer sont des choses différentes. En tant qu’homme il n’y a pas lieu de les confondre ni même de les associer, parce qu’un ne “fait” jamais l’amour. C’est cette dissociation radicale qui est difficile à intégrer, en partie parce que le langage lui-même s’y oppose. On dit : « faire l’amour », alors que l’homme baise. Le problème c’est qu’on ne peut pas non plus bannir « faire l’amour », parce dans la psyché féminine cela a une fonction essentielle.

L’amalgame ou même la proximité entre état amoureux et amour est à réfuter, parce qu’être amoureux n’est pas du tout aimer. C’est une manifestation du désir, du plaisir, de la séduction et autres mécanismes qui font qu’on se réjouit de la personne dont on est amoureux, mais sans l’aimer ni même lui vouloir du bien. Ce n’est pas une question de degré mais une question de nature. Il n’y a ni lien ni continuité entre état amoureux et amour.

L’idée qu’avoir des rapports sexuels avec quelqu’un qu’on aime serait différent – et de qualité supérieure – que de le faire avec quelqu’un qu’on n’aime pas est à rejeter. L’amour peut même constituer un  obstacle à cause de l’idéalisation de l’autre.  Beaucoup d’hommes font cette expérience et ont des problèmes d’érection face à la femme qu’ils aiment.

La sexualité peut être comparée au besoin de se nourrir. Il est permis par exemple de dire que deux amants peuvent manger ensemble, découvrir de nouvelles saveurs, de nouvelles recettes, de nouveaux restaurants, et tirer plaisir de ce partage. Ils peuvent même cuisiner l’un pour l’autre avec amour. Mais le manger n’est jamais consubstantiel à leur amour, si amour il y a. Il ne l’explique pas et ne saurait en être ni la cause ni le but, parce que désirer manger est un réflexe tout comme désirer baiser.

Ce n’est pas parce que la révélation sexuelle est instinctive qu’elle peut se produire à tout moment et avec n’importe qui – bien au contraire – mais les conditions de cette révélation sont d’un autre ordre que celles qui régissent l’amour. On peut être amoureux, trouver qu’aucun corps autre que celui sur lequel nous nous fixons ne peut nous apporter la plénitude, mais les règles de cette dépendance ne sont à mon avis pas celles de l’amour, mais celles du désir.

On peut même tomber amoureux d’autre chose que d’un être humain. Etre amoureux est l’expression d’un plaisir qui fait irruption dans notre existence. On s’amouracher d’une maison, d’un lieu, d’une œuvre d’art, d’un chien, ou encore d’un objet auquel on prête de la valeur sans trop savoir pourquoi.