Le « Dialogue des carmélites » et la question de la mort

Le « Dialogue des carmélites » est un scénario de George Bernanos[1] écrit peu avant sa mort. Plusieurs œuvres, dont un film[2] et un opéra[3], ont été réalisés sur base de cet ouvrage sobre et dense. Il s’agit  d’un thème chrétien, mais c’est aussi une réflexion sur la mort, et donc à portée universelle.

Nous sommes en 1789 à Compiègne, en France. Blanche de la Force est une jeune aristocrate qui depuis son enfance vit la peur au ventre. Elle ne se sent pas de taille à affronter la vie en société, et s’en ouvre à son père :

« Je ne supporte pas le monde. Il est à peine vrai de dire que je le crains, le monde est seulement pour moi comme un élément où je ne saurais vivre. Oui mon père, c’est physiquement que je n’en puis supporter le bruit, l’agitation ; les meilleures compagnies m’y rebutent, il n’est pas jusqu’au mouvement de la rue qui ne m’étourdisse, et lorsque je m’éveille la nuit, j’épie malgré tout, à travers moi, l’épaisseur de nos  rideaux et de nos courtines, la rumeur de cette grande ville infatigable, qui ne s’assoupit qu’au petit jour. »

Elle décide de prendre le voile et d’intégrer l’ordre des Carmélites. Elle se nommera désormais « Sœur Blanche de l’Agonie du Christ », et va vivre une existence de prière, de silence et de contemplation.

La mort est la valeur suprême de cette vie monacale. La vie d’ici-bas doit être considérée comme un prodrome à l’au-delà, ce qui revient à se préparer à la mort tout au long de sa vie.

Quand Sœur Blanche arrive au couvent il s’avère qu’il ne reste que peu de temps à la Prieure à vivre. Les Sœurs assistent à son agonie afin d’apprendre comment accueillir la mort le moment venu. Mais quand le médecin fait comprendre à la Prieure que sa fin est proche elle enrage et s’en prend à Dieu:

« Que suis-je à cette heure, moi misérable, pour m’inquiéter de Lui ! Qu’il s’inquiète donc d’abord de moi ! J’ai médité sur la mort chaque heure de ma vie, et cela ne me sert maintenant de rien.  Je suis seule, absolument seule, sans aucune consolation. » Avant de rendre son dernier souffle elle arrache son voile et s’exclame: « Mort… Peur… Peur de la mort… ! »

Ce spectacle surprend Sœur Blanche, mais elle persévère néanmoins dans son intention de passer le restant de ses jours au couvent afin de trouver la paix de l’âme.

La Révolution Française fait rage, et la situation politique se détériore dans tout le pays.  La congrégation du Carmel est mise à mal, les biens du clergé sont saisis et les ordres religieux dissous.  Les Carmélites sont rendues à la vie civile mais conservent le droit de rester vivre au couvent.

Deux ans plus tard les Carmélites sont accusées de cacher au couvent un prêtre réfractaire.  La troupe fait irruption dans le couvent et arrête les Sœurs, sauf la sous-prieure Mère Marie et Sœur Blanche, qui réussissent à s’échapper.

Les Carmélites passent en jugement au Tribunal Révolutionnaire et sont condamnées à mort.  N’ayant plus la possibilité de poursuivre leur vocation elles prononcent le vœu du martyre et accueillent le verdict avec exaltation.

Blanche vit cachée mais est mise au courant du procès et veut à tout prix sauver les Sœurs.   Mère Marie lui rend visite pour l’informer que pour sa part elle a décidé de rejoindre les Sœurs pour se conformer au serment du martyre.  Elle enjoint Sœur Blanche d’en faire autant.  Celle-ci refuse, et s’écrie dans un accès de colère « Mourir, mourir, vous n’avez plus que ce mot à la bouche. Je ne veux pas qu’elles meurent ! Je ne veux pas mourir ! »

Le jour dit les Carmélites sont extraites de la prison pour être exécutées sur la place publique. Sœur Blanche est dissimulée parmi la foule et assiste à la montée des Carmélites vers l’échafaud  en chantant le « Salve Regina ». Soudain elle se fraie un passage pour se diriger d’un pas décidé vers la guillotine sous l’œil médusé des badauds. Elle entonne elle aussi le « Salve Regina à pleins poumons et meurt sans peur avec ses compagnes.

C’est ainsi que la Prieure a vécu sa vie dans la sérénité, mais est morte dans la peur, alors que Sœur Blanche a vécu sa vie dans la peur mais est morte dans la sérénité.

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Il est courant d’entendre que la religion aide à faire face aux vicissitudes de la vie et à neutraliser l’angoisse existentielle. L’espérance d’une vie après la mort serait donc un antidote. Mais le « Dialogue des  Carmélites » nous montre que même quand on s’exerce la vie durant à se préparer à la mort, le moment venu on peut s’insurger contre elle, comme le fait la Prieure.  Mais la vie monacale n’est pas non plus concluante pour Sœur Blanche, qui ne trouve la sérénité que face à la mort.

Pour le croyant « être mort » pointe vers  la vie éternelle, mais cela ne repose sur rien de vérifiable du point de vue épistémologique. Mais quand bien même il y aurait une vie après la mort, il n’y a aucun moyen de savoir si la religion nous y prépare de manière adéquate. Après tout, les scélérats vivent ici-bas une bien meilleure vie que les Justes ,  alors il se pourrait que ce soit pareil dans l’au-delà.

Mais pour l’athée, « être mort » est une expression oxymorique, puisque quand la vie nous quitte on cesse, littéralement, d’être.

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La Torah et la mort :

 «Je prends aujourd’hui à témoin le ciel et la terre : J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Alors choisis la vie afin que tu vives, toi et ta descendance.[4] »

(הַעִדֹתִי בָכֶם הַיּוֹם, אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ–הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ, הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה; וּבָחַרְתָּ, בַּחַיִּים–לְמַעַן תִּחְיֶה, אַתָּה וְזַרְעֶךָ)

Epicure et la mort :

« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l’immortalité.

Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus.[5] »

Spinoza et la mort :

« L’homme libre, c’est-à-dire celui qui vit selon le seul commandement de la Raison n‘est pas conduit par la crainte de la mort , mais désire le bien directement, c’est-à-dire qu’il désire agir, vivre et conserver son être selon le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre. Et par conséquent, il ne pense à rien moins qu’à la mort; mais sa sagesse est une méditation de la vie[6]

Finalement la peur de la mort n’est peut-être rien d’autre que la peur de vivre.

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[1] Ecrivain français, mort en 1948. Son œuvre essentiellement d’inspiration catholique est aussi teintée d’antisémitisme.

[2] Le « Dialogue des carmélites », film franco-italien de Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger.

[3] Le « Dialogue des carmélites »  opéra de Francis Poulenc.

[4] Deutéronome 29:9-30:20

[5] « Lettre à Ménécée »

[6] L’Ethique, Proposition 67.

Sénat de Rome et Knesset de Jérusalem

Avertissement : toute ressemblance entre cet article et l’actualité politique ne saurait être le fruit du hasard.

« Julius Caesar » est une tragédie de Shakespeare qui relate la conspiration contre Jules César, son assassinat et la guerre civile qui s’ensuivit.

Au début de la pièce on voit César au sommet de sa gloire après avoir triomphé des ses ennemis, à l’extérieur comme à l’intérieur. Il est le maître de Rome et dispose de pouvoirs exceptionnels. Ses rivaux craignent qu’à la prochaine réunion du Sénat  il ne se fasse couronner, et ne mette ainsi fin à la République.  Brutus, que César considère pourtant comme son fils, projette avec d’autres sénateurs de l’assassiner à la première occasion. Au jour dit, à peine arrivé au Sénat, César est poignardé en pleine séance par Brutus et ses acolytes, et s’effondre dans une mare de sang.

La rumeur du coup d’Etat se répand dans Rome, et les citoyens affluents vers le Sénat pour apprendre ce qui s’est passé. Antoine, allié de César et rival de Brutus,  demande néanmoins d’avoir la vie sauve afin de pouvoir prononcer l’oraison funèbre de César devant le peuple. Brutus accepte, mais impose de le faire avant lui.

Il commence par un sonore « Romains, compatriotes et amis[1] » et s’emploie à justifier l’assassinat de César au moyen de la rhétorique.  Il met en avant sa loyauté envers Rome, en déclarant « Ce n’est pas que j’aimasse moins César, mais j’aimais Rome davantage » Il déplore que le pouvoir ait fini par griser César au point de lui faire oublier le bien public. «César m’aimait, dit Brutus, et je le pleure, il fut fortuné, et je m’en réjouis ; il fut vaillant, et je l’en admire ; mais il fut ambitieux, et je l’ai tué » Brutus précise qu’il ne s’est résolu à son geste qu’en désespoir de cause, et assure que cet assassinat, aussi déplorable soit-il, a été commis au nom du peuple, et de celui de la liberté.  Il saisit l’occasion pour se profiler en homme d’Etat aspirant au pouvoir, mais avec le devoir comme valeur suprême.  Il est acclamé par la foule, désormais acquise à sa cause.

Apparaît alors Antoine, ami d’enfance de César.  Il ne peut contredire Brutus d’emblée, puisque celui-ci vient d’obtenir le soutien populaire. Il commence par un préambule quelque peu ambigu : « Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. Je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os : qu’il en soit ainsi de César. »

Antoine met en œuvre lui aussi son talent rhétorique pour essayer de retourner l’opinion publique contre Brutus. Il feint d’abord d’être d’accord avec lui, qu’il appelle  d’ailleurs « le noble Brutus ». Il le couvre de louanges, et  répète à plusieurs reprises que « Brutus est un homme honorable ». Mais il s’interroge en même temps sur ce qui a bien pu justifier qu’une personnalité aussi éminente ait pu commettre un acte aussi abominable. Il réfute l’argument selon lequel César aurait été trop ambitieux, et rappelle qu’il avait refusé à trois reprises la couronne que lui proposait le Sénat. Il reproche par ailleurs aux Romains d’être ingrats, et leur lit par un geste emphatique le testament de César, d’où il ressort qu’il lègue au peuple une partie importante de sa fortune. Pour théâtraliser son plaidoyer, il dépose le corps de César ensanglanté et encore chaud sur les marches du Sénat. Ce geste, ajouté au testament qu’il vient de parcourir, bouleverse la foule qui renie Brutus pour le coup, et qui repasse du côté d’Antoine.

Les discours contradictoires de Brutus et d’Antoine et la versatilité de la foule soulèvent la question morale en matière de rhétorique. C’est le thème du dialogue[2] de Platon intitulé « Gorgias ».  Au cours de ce dialogue, Socrate demande à  Gorgias de lui donner une définition de la rhétorique.  Celui-ci répond qu’il s’agit de l’art de convaincre. Socrate lui demande alors à quoi sert cet art.  Gorgias est embarrassé mais finit par admettre qu’il s’agit d’une méthode de persuasion, et non pas de démonstration. Comme Socrate le pousse dans ses retranchements, Gorgias concède que la rhétorique vise à l’emporter par les mots, sans lien avec un quelconque savoir. Gorgias illustre cela en racontant le cas d’un malade qui refusait le traitement prescrit par son médecin, mais qu’à force d’éloquence il a fini par convaincre. Socrate fait remarquer à Gorgias qu’il a convaincu le malade sans rien connaître à la médecine, et qu’il l’a peut-être induit en erreur. Socrate en déduit que comme la rhétorique peut soutenir tout et son contraire, elle est dangereuse parce qu’elle permet de manipuler les hommes, exactement comme quand Brutus et Antoine font tour à tour l’oraison funèbre de César.

Il était de notoriété publique à l’époque de Platon que les rhéteurs eux-mêmes prétendaient pouvoir défendre une thèse et l’opposé avec le même aplomb. Socrate juge donc que la rhétorique est dénuée de valeur si elle ne cherche qu’à convaincre par de belles paroles.  Il pose en conclusion que pour qu’elle puisse être considérée comme vertueuse, la rhétorique doit être subordonnée à la philosophie, c’est-à-dire à la recherche de la vérité, sans quoi elle n’est que mensonge.

Plus de deux millénaires plus tard, Arthur Schopenhauer[3] écrit un essai intitulé « L’Art d’avoir toujours raison[4] ». Il passe en revue les stratagèmes qui permettent de convaincre au moyen d’artifices qui font appel aux affects, mais sans se soucier du réel. Il cite Aristote qui disait « il n’y a pas d’opinion, si absurde soit-elle, que les hommes ne sont pas prêts à embrasser dès qu’ils peuvent pourvu qu’on puisse les convaincre que c’est une vue généralement admise. L’exemple affecte leur pensée et leurs actions. Ils sont comme des moutons, suivant celui qui porte le grelot où qu’il les mène : il est pour eux plus facile de mourir que de réfléchir

« והמבין יבין  », disait Ibn Ezra[5], ce qui donne à peu près « et qui comprend comprendra ».

 

 

[1] Traduction de François-Victor Hugo, comme les autres extraits de la pièce de Shakespeare dans cet article.

[2] L’œuvre de Platon se présente généralement sous forme de dialogue philosophique entre personnages.

[3] Philosophe allemand du 19ème siècle, théoricien du concept de Volonté dans la nature.

[4] Traduction Auguste Dietrich

[5] Rabbin andalou du 12ème siècle. Grammairien, traducteur, poète, exégète, philosophe, mathématicien et astronome. Connu pour avoir relevé des incohérences chronologiques dans le Pentateuque.

Deux amies

J’avais fait la connaissance de Vanessa à une époque où elle était éditrice d’un magazine spécialisé dans le vin.  Après quelques brefs instants mousseux entre nous elle avait décidé de mettre fins à nos corps-à-corps mais nous étions restés amis. C’était une anglaise qui s’était trompée de mari en épousant un italien rencontré en vacances. Elle avait fini par s’en délester pour le remplacer par Amedeo italien également mais notablement plus frais.

J’ai retrouvé Vanessa quelques années plus tard quand je me suis installé à Rome. Elle avait une amie qui s’appelait Allegra de laquelle elle était inséparable. On aurait dit des sœurs jumelles. Il était hors de question de voir l’une sans l’autre. Elles avaient leur monde propre. Toute personne qui s’intéressait à l’une devait obligatoirement souffrir l’autre.

La présence d’Allegra était indépassable mais cela ne me dérangeait pas parce qu’elle avait de quoi plaire. C’était une jeune femme pulpeuse volubile rieuse ironique cultivée rapide délurée brillante buveuse séduisante rayonnante la quarantaine célibataire et sans enfants.

Un soir qu’elles sont toutes deux en visite chez moi Allegra me dit qu’elle connait quelqu’un qui habite dans mon immeuble. Elle l’appelle et l’invite à nous rejoindre pour prendre un verre. Elle ne prend pas un verre mais dix et puis s’éclipse avec lui chez lui. Une heure plus tard elle revient en titubant hagarde sa robe déchirée un sein à l’air et raconte qu’elle s’est laissée caresser mais que comme elle a en ce moment une relation stable elle ne veut pas aller avec d’autres hommes au-delà de certaines caresses. L’homme en question ne l’a pas manifestement pas entendu de cette oreille ce qui a dégénéré en pugilat et explique la robe d’Allegra déchirée et son retour intempestif.

Quelques semaines plus tard Vanessa m’appelle pour me convoquer d’un ton grave mais sans me dire de quoi il s’agit. Je lui fixe rendez-vous dans un de nos restaurants favoris. J’arrive alors qu’elle est déjà attablée  avec  une bouteille de vin à moitié vide devant elle. Elle me dit puis je te poser une question dont je suis certaine que tu as la réponse.  J’essaie de donner à l’échange un tour enjoué mais rien n’y fait. Elle hausse le ton et m’assène  as-tu couché avec Allegra ou as-tu eu des relations sexuelles avec elle sous quelque forme que ce soit. Je dis non je n’ai jamais couché avec ton amie Allegra ni jamais eu le moindre épisode ambigu avec elle.  Je ne l’ai d’ailleurs jamais rencontrée en dehors de ta présence.  Vanessa enchaîne et raconte:

« La semaine dernière j’ai été appelée à l’hôpital ou Allegra avait été admise aux urgences. Elle n’a aucun proche en Italie alors affolée je me rends à son chevet et la trouve branchée à toutes sortes d’appareils mais éveillée et lucide. Le médecin de service me dit qu’elle a tenté de se suicider en avalant moultes Xanax et une quantité impressionnante d’alcool. Il ne sait pas qui a donné l’alerte mais il pense que c’est elle-même. Allegra prend alors la parole et me raconte d’une voix cassée sa mésaventure. Elle a rencontré dans un bar un homme avec lequel elle a commencé à flirter. A un moment donné elle est descendue aux toilettes mais l’homme en question l’a suivie et a tenté de la violer. Au bout d’une brève empoignade elle a réussi à se dégager et est rentrée chez elle où elle a décidé de mettre fin à ses jours. Alors qu’elle finit de me raconter l’incident le médecin entrebâille la porte et me demande d’un air confidentiel de sortir de la chambre pour me parler. Il me dit qu’il vient de recevoir le bilan médical d’Allegra mais qu’il n’y a aucune trace de Xanax ni de drogue mais seulement un taux d’alcool qui n’a rien d’alarmant.  Bref qu’elle peut rentrer chez elle.

En retournant dans la chambre d’Allegra je la surprends en train d’envoyer un texto.  J’ai le temps d’entrevoir sur l’écran de son téléphone la photo de mon compagnon Amadeo. Je lui demande pourquoi elle lui écrit.  Elle me dit d’un air confus qu’elle veut le tranquilliser mais cela ne me convainc pas parce que je ne vois pas en quoi elle se sent tenue de tranquilliser mon compagnon alors que je suis la seule à la savoir hospitalisée.  Je me précipite sur elle pour saisir son téléphone et m’enfuis en courant de toutes mes forces. Une fois dans ma voiture je découvre d’innombrables  messages d’un érotisme torride entre Allegra  et  Amadeo. Je suis détruite mais je retourne chez Allegra dans sa chambre d’hôpital et  je lui restitue son téléphone sans faire d’esclandre. Rassérénée elle s’explique sur sa liaison avec Amedeo et me promet de renoncer à lui.  Après l’avoir écoutée avec attention je me penche sur elle pour la remercier de sa franchise.  Ensuite je prends son cou en tenaille et maintiens ma prise jusqu’à ce qu’elle rende son dernier souffle. C’était ma meilleure amie »

Peut-on publier Céline ?

Louis-Ferdinand Céline, mort en 1961,  est considéré comme l’un des plus grands écrivains du vingtième siècle. Le problème est qu’il s’est également distingué par un antisémitisme d’une férocité rarement égalée. La maison d’édition Gallimard envisage ces temps-ci de rééditer trois de ses pamphlets anti-juifs parus entre 1937 et 1941. Cette initiative  a  déclenché de vives réactions dans des milieux assez divers, mais qui ont tous pour point commun de s’opposer à cette réédition, même si elle est accompagnée d’avertissements quant à la nature détestable du contenu.

Gallimard sera peut-être sensible aux protestations contre son projet, mais un autre éditeur pourrait tôt ou tard s’en charger. La vraie question qui se pose à ce stade est de déterminer où se situe la sagesse, entre publier ou ne pas publier les écrits antisémites de Céline.

D’abord, il faut savoir que cette prose est disponible sur Internet, le plus souvent sans mise en garde. Ensuite, il faut se demander pourquoi Céline serait l’objet d’un traitement différent que celui dont bénéficient d’autres auteurs antisémites, qui touchent souvent un public autrement plus important que celui de Céline.

Liste non exhaustive de la littérature antisémite disponible en librairie : « La France Juive » de Drumont, « Les Juifs et leurs Mensonges » de Luther, « Le judaïsme dans la musique » de Wagner « Mein Kampf » de Hitler, « Les Protocoles des Sages de Sion », sans oublier Charles Fourier qui écrivait que « Les juifs ne firent aucun pas dans les sciences et les arts, et qui ne se signalèrent que par un exercice habituel de crimes et de brutalités» .

La censure ne fait pas partie des pratiques d’une démocratie digne de ce nom, qu’elle soit le fait de l’Etat ou de groupes de pression, qui, aussi bien intentionnées soient-ils, risquent de faire plus de mal que de bien.

Il ne faut pas s’opposer à ce que Gallimard publie Céline, tout en exigeant que l’éditeur fasse œuvre de pédagogie, et démontre ce que c’est qu’un artiste qui est capable du meilleur comme du pire.

Alain Finkielkraut lâche Renaud Camus

Il faut savoir faire la distinction entre une œuvre et son auteur, que ce soit dans le domaine de l’art, de la littérature ou de la pensée. On peut prendre acte de la grandeur de Wagner dans la musique, de celle de Céline dans le roman ou de celle de Heidegger dans la philosophie tout en gardant à l’esprit la petitesse  morale de ces personnages.

Dans un ouvrage publié en 2000 l’écrivain Renaud Camus relevait ceci : « Les collaborateurs juifs de l’émission « Panorama » de France Culture exagèrent un peu tout de même : d’une part, ils sont à peu près quatre sur cinq à chaque émission, ou quatre sur six, ou cinq sur sept, ce qui, sur un poste national ou presque officiel constitue une nette surreprésentation d’un groupe ethnique ou religieux donné ; d’autre part, ils font en sorte que une émission par semaine au moins soit consacrée à la culture juive, à la religion juive, à des écrivains juifs, à l’État d’Israël et à sa politique, à la vie des juifs en France et de par le monde, aujourd’hui ou à travers les siècles. »

Ces mots déclenchèrent ce qu’on a fini par appeler « l’affaire Renaud Camus », tempête médiatique qui aboutit au retrait de l’ouvrage, après quoi celui-ci fut réédité avec des blancs en lieu et place de passages jugés antisémites.

Alain Finkielkraut prit la défense de Camus envers et contre tous, arguant que celui-ci n’avait somme toute qu’émis une opinion comme quoi le service public aurait failli à sa neutralité dans une de ses émissions radio. Il estimait par ailleurs que les détracteurs de Camus qui ne connaissaient pas son œuvre n’avaient pas qualité à le condamner sur base de quelques lignes sorties de leur contexte.

J’étais  adepte de Finkielkraut parce que je lui trouvais un air de prophète d’Israël avec sa manière désespérée de dépeindre l’avenir à la lumière du présent. Mais concernant « l’affaire Renaud Camus » sa position me laissa perplexe.  D’une part il m’était difficile d’admettre que Finkielkraut se trompe, mais d’autre part je ne pouvais faire l’impasse sur ce que me soufflait mon intuition.

Je me suis dit que là où Finkielkraut avait un point de vue, c’était qu’avant de se prononcer il fallait au moins lire Camus. J’ai donc lu « Campagne de France »« Du sens » et « Le Grand Remplacement ». Cela m’a permis de découvrir un écrivain majeur, mais j’ai appris du même coup ses fréquentations, son mini-parti politique et son appel à voter Front National, toutes choses qui n’ont fait que conforter mon idée qu’il s’agissait là d’un « antisémite de basse intensité ». Un antisémite de basse intensité c’est quelqu’un qui n’est pas obsédé par les Juifs, mais qui ne les aime pas parce que cela fait partie de sa culture.

Dernièrement Camus a twitté que  « le génocide des juifs était sans doute plus criminel mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global ». Peut-être entend-il par là que le changement de civilisation qu’implique l’arrivée des migrants en Occident est un évènement plus important que la Shoah du point de vue historique.

Réaction de Finkielkraut : «  Je souffre de voir Renaud Camus s’égarer de cette manière. Il veut provoquer un sursaut, résultat, il provoque un haut-le-cœur, même chez les plus clairvoyants.  Renaud Camus appelle à la Résistance, c’est là que je me sépare radicalement de lui.»

Finkielkraut a donc fini par lâcher Camus, mais comment est-il possible qu’il l’ait défendu pendant si longtemps ? Il est vrai que le diagnostic de Camus sur la France d’aujourd’hui a beaucoup en commun avec la pensée de Finkielkraut, mais peut-on être de connivence avec un antisémite du simple fait que l’on partage certaines de ses idées ? C’est une vraie question.

Lettre ouverte à Christine Angot

La polémique autour du clash avec Sandrine Rousseau lors de leur l’émission « On n’est pas couché » a suscité un débat surréaliste. Beaucoup de spectateurs sont intervenus pour commenter les échanges, mais peu nombreux sont ceux qui ont essayé de comprendre la nature du clash lui-même.

Vous faites probablement partie des grands écrivains de notre époque. Vous l’êtes d’abord par votre style, et ensuite parce que vos textes ont le don de refléter le « Zeitgeist », l’air du temps. Vos livres sont comme des morceaux de musique : ils déclenchent une émotion sans que l’on puisse définir au juste pourquoi ni comment.

Mais voilà : vous, comme de nombreux autres écrivains, ne savez pas parler. Quand vous vous exprimez on a l’impression que votre vocabulaire est indigent, ce qui a pour effet que quand vous trouvez le mot ou l’expression qui vous semble juste vous l’asséner sans fin comme si cela pouvait aider à la compréhension.

France 2 a eu tort de vous avoir embauchée comme chroniqueuse. Vous passez mal, et même quand vous êtes intéressante cela a quelque chose de cryptique pour ceux qui ne connaissent pas votre œuvre.

Vous vous êtes comportée de manière détestable lors du clash. S’il s’était agi d’un débat à égalité entre protagonistes vous auriez aurait eu le droit de vous emporter, et même de vous en aller. Mais justement voilà : vous officiez en tant que chroniqueuse engagée pour mener une discussion avec des invités, que ceux-ci vous conviennent ou pas. Vous étiez en situation de pouvoir et en position dominante, ce qui vous permettait certes de dialoguer de manière musclée, mais en aucun cas n’aviez-vous le droit de d’intimer à votre invitée l’ordre de se taire, ni de lui hurler « je vous interdit de… ». Le public l’a bien compris, qui a trouvé opportun de vous huer, non pas en réaction à vos propos, mais bien à votre comportement. Vous n’avez pas supporté ce désaveu – pourtant mérité – et avez déserté le plateau, ce qui était un manquement à vos obligations professionnelles comme aux téléspectateurs.

Vous faites partie de ces écrivains qui ne savent rien faire d’autre qu’écrire, ce qui est à la fois tragique et magnifique. Assumez-le en méditant sur ces vers de « l’Albatros » :

Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher 

Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre

« Réflexions sur la Question  Juive » est un essai publié en 1946 par Jean-Paul Sartre qui a souvent été décrié dans des milieux juifs parce que ceux-ci estimaient que sa définition du juif était par trop sommaire et manquait de profondeur.

D’après cet ouvrage le juif est un homme que les autres tiennent pour juif[1], et n’a donc pas de consistance autre que celle que le regard d’autrui lui confère. Sartre pensait que ce n’était ni leur passé, ni leur religion, ni leur sol qui unissaient les fils d’Israël, et que bien que le juif  fût parfaitement assimilable, il se définissait comme celui que les nations ne voulaient pas assimiler.Pour mettre un terme à l’antisémitisme ce n’était donc pas le juif qu’il fallait changer, mais l’antisémite. Il estimait en effet que même dans les démocraties avancées les antisémites maintenaient un cordon sanitaire qui permettait certes aux juifs de participer à la vie publique, mais qui les forçaient néanmoins à rester juifs envers et contre eux-mêmes. Dans ses “Réflexions”, Sartre estime qu’il y a ainsi un antisémitisme latent même chez les esprits qui se veulent ouverts, et qu’on peut distinguer chez le démocrate libéral une nuance d’antisémitisme: il est hostile au juif dans la mesure ou le juif s’avise de se penser comme juif.

Il y a selon les « Réflexions » deux catégories de juifs: d’une part les authentiques qui subissent leur condition de paria avec stoïcisme, et d’autre part les inauthentiques qui cherchent a se fondre dans la masse, mais sans jamais y parvenir. Cette difficulté a s’assimiler n’est en réalité que partiellement vraie, parce que bien que le juif qui le désire n’y arrive pratiquement jamais de son vivant, deux ou trois générations plus tard l’assimilation est néanmoins accomplie. Quand bien même Montaigne, Cervantès ou Christophe Colomb auraient eu du sang juif dans leurs veines comme certains le pensent, la dilution en était telle que même les antisémites les plus sévères ne s’en sont jamais formalisés.

C’est ainsi que de nombreux juifs se sont assimilés depuis plus de trois millénaires, sans quoi l’on en dénombrerait dans le monde d’aujourd’hui beaucoup plus que les quelque treize millions qui se revendiquent comme tels. Des douze tribus de l’Antiquité, dix se sont mélangées aux assyriens. Avant même l’ère chrétienne, des juifs s’hellénisaient de leur propre initiative. Plus tard une grande partie fut christianisée ou islamisée, le plus souvent de force. L’erreur de Sartre est de ne pas avoir concédé – ou compris – qu’il y avait parallèlement aux candidats à l’assimilation des juifs aspirant de toute leur âme à pérenniser le judaïsme en tant que culture, langue ou religion, sans oublier le rapport particulier à la terre d’Israël. C’est donc la complexité d’une  conscience identitaire sans soubassement territorial qui a entretenu la singularité du judaïsme, et non pas l’antisémitisme, comme le pensait Sartre. Le fait est que les juifs ont de tous temps eu la possibilité de s’assimiler, et y ont même été incités ou contraints. Mais il y eut aussi toujours un noyau dur qui s’y refusait de manière irréductible en considérant que s’assimiler revenait à choisir une solution de facilité au prix d’un reniement.

L’on peut comprendre à quel point la réduction du juif à une dimension sartrienne  peut être frustrante, voire blessante,  pour des juifs porteurs d’une spiritualité datant d’avant les grecs, d’avant la chrétienté et d’avant l’Islam. Mais cela n’empêche pas les « Réflexions » de relever d’une perspicacité et d’une finesse exceptionnelle pour tout ce qui concerne la psychologie du juif inauthentique et aussi celle de l’antisémite, que Sartre dépeint comme un lâche que ne veut pas s’avouer sa lâcheté.

Sartre représente le juif inauthentique comme un homme que les autres tiennent pour juif et qui a choisi de fuir devant cette situation insupportable.  Il joue à ne pas être juif  parce qu’il se sait regardé et prend les devants. Partout où il s’introduit pour fuir la réalité  juive il sent qu’on l’accueille comme juif et qu’on le pense à chaque instant comme tel. Quoi qu’il fasse, le juif inauthentique est habité par la conscience d’être juif. Il affirme qu’il n’est qu’un homme parmi d’autres, comme les autres, et pourtant se sent compromis par l’attitude du premier passant si ce passant est juif.

De nos jours encore, beaucoup d’intellectuels pourraient correspondre à la définition du juif inauthentique. Thierry Levy, avocat et écrivain notoire, a publié il y a quelques années un ouvrage intitulé  « Levy Oblige » dont l’objet est d’asséner à longueur de page qu’il n’est juif en rien, d’autant plus qu’il dit se sentir « chez soi dans une église », encore qu’il martèle qu’il « ne pratique aucune religion, ne respecte aucune tradition, ne fait partie d’aucun groupe, d’aucune coterie, d’aucun réseau », et enrage quand on lui prête des opinions sur base de son seul patronyme. Mais dans son ouvrage il va au-delà de son propos initial, commet une attaque en règle contre la communauté juive et dénonce  le retour en force du conservatisme religieux, de la fièvre identitaire associée au repli communautaire et de la persistance de la guerre en Palestine, sans que l’on comprenne en quoi cela relève du thème de son livre. Il pontifie et disserte à propos d’une culture dont il ignore à peu près tout malgré les miettes qu’il puise dans des lectures ciblées.

Oscar Mandel, dramaturge et essayiste américain, est l’auteur d’un pamphlet intitulé “Etre ou ne pas être juif” où il règle ses comptes avec ses origines. Il considère que son ascendance ne le définit en rien, mais ressent néanmoins le besoin d’exprimer un malaise face à ce qu’il ressent comme une pression – juive pour le coup – qui lui dénie le droit de se défaire de sa judéité.

Jean Daniel, écrivain et fondateur du « Nouvel Observateur », critique Israël avec un acharnement sinistre tout en se distanciant d’une manière appuyée de ses origines juives. Dans son essai « La Prison Juive » , il accuse certains juifs de s’être virtuellement enfermés dans une prison théologique, faisant ainsi obstacle à la paix en Israël. Il semble oublier que les islamistes du monde entier clament eux-mêmes qu’ils mènent une guerre de religion avec l’objectif déclaré de liquider Israël au nom de Dieu.

Des universitaires comme Edgar Morin ou Noam Chomsky, dont le métier consiste à penser, font preuve d’une hostilité irrationnelle et monomaniaque contre Israël, ce qui arrange les antisémites de tous bords, qui se procurent ainsi une légitimité à bon compte sous couvert d’antisionisme. Ils prennent ces personnalités à témoin, mais prennent aussi soin de renvoyer à leurs origines juives, ce qui conforte la thèse sartrienne de l’impossibilité de se déjudaïser aux yeux d’autrui.

Sartre fut un indéfectible compagnon de route des juifs. L’historien Michel Winock rappelle qu’il rompit avec l’Unesco en raison de positions anti-israéliennes de cet organisme; qu’il refusait les honneurs, dont le prix Nobel, mais acceptait d’être docteur honoris causa de l’Université Hébraïque de Jérusalem; qu’il défendait la légitimité de l’État juif malgré l’antisionisme de ses amis maoïstes; que face à l’embargo décrété par le général de Gaulle en 1967 il disait que « si l’on prétend aboutir à une paix négociée en retirant les armes à tout le monde, cela consiste à livrer l’État d’Israël aux Arabes »; qu’il réfutait le slogan comme quoi Israël serait une colonie;  qu’il estimait qu’on ne pouvait  reprocher aux Israéliens  de riposter « parce qu’on ne peut pas leur demander de se laisser systématiquement tuer sans répliquer ».

Il y a dans les « Réflexions sur la Question  Juive » de nombreuses pages qui attestent d’un incontestable entendement de l’âme juive: On  ne comprendra rien au rationalisme des juifs si l’on veut voir je ne sais quel goût abstrait pour la dispute au lieu de le prendre pour ce qu’il est: un jeune et vivace amour des hommes. Le rationalisme auquel le juif adhère si passionnément, c’est d’abord un exercice d’ascèse et de purification, une évasion dans l’universel. Le juif a le goût de l’intelligence pure, qu’il aime à exercer à propos de tout et de rien. Les juifs sont passionnément ennemis de la violence. Cette douceur obstinée qu’ils conservent au milieu des persécutions les plus atroces, ce sens de la justice et de la raison qu’ils opposent comme leur unique défense à une société hostile, brutale et injuste, c’est peut-être le meilleur du message qu’ils nous délivrent et la vraie marque de leur grandeur.

Sartre avait une perception aigüe de l’angoisse existentielle juive: un juif n’est jamais sûr de sa place ou de ses possessions; il ne saurait même affirmer qu’il sera encore demain dans le pays qu’il habite aujourd’hui, sa situation, ses pouvoirs et jusqu’à son droit de vivre peur être mis en question d’une minute à l’autre; en outre, il est hanté par cette image insaisissable et humiliante que les foules hostiles ont de lui. Son histoire est celle d’une errance de vingt siècle; à chaque instant, il doit s’attendre à reprendre son bâton. Le sang juif retombe sur toutes nos têtes.

Les « Réflexions » soulèvent aussi la lourde responsabilité du christianisme dans l’antisémitisme: ce qui pèse sur le juif originellement, c’est qu’il est l’assassin du Christ. Si l’on veut savoir ce qu’est le juif contemporain, c’est la conscience du chrétien qu’il faut interroger: il faut lui demander non pas « qu’est ce qu’un juif » ? mais « qu’as tu fait des juifs ». Comme le juif dépend de l’opinion pour sa profession, ses droits et sa vie, sa situation est tout à fait instable; légalement inattaquable, il est à la merci d’une humeur, d’une passion de la société « réelle ». Il guette les progrès de l’antisémitisme, il prévoit les crises comme le paysan guette et prévoit les orages; il calcule sans relâche les répercussions que les évènements auront sur sa propre position. Il n’acquerra jamais la sécurité du chrétien le plus humble.

En ignorant la réalité d’un judaïsme ne devant rien à l’antisémitisme, l’essai de Sartre avait témoigné en 1946 d’une regrettable lacune. Celle-ci fut comblée vers la fin de sa vie par son secrétaire Benny Levy, fondateur de la Gauche Prolétarienne devenu plus tard juif orthodoxe et docteur en philosophie. Grâce à lui Sartre finit par considérer que le judaïsme était une pensée digne d’examen, alors que toute sa vie il avait défendu l’athéisme.

La toute dernière phrase des « Réflexions sur la Question Juive » est lancinante, et forte d’une conviction qui près de sept décennies après sa parution n’a pas pris une ride:

Pas un français ne sera en sécurité tant qu’un juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie.


[1] Les extraits repris en italique sont parfois modifiés au niveau de la syntaxe afin de pouvoir s’intégrer de manière naturelle dans le propos. Par ailleurs certains passages figurent ici de manière contiguë alors que dans le texte original ce n’est pas toujours le cas.

 

Un amour de femme

Une jeune femme sans âge mais qui annonce trente-six ans depuis de nombreuses années. La sérénité de celles qui n’aiment faire l’amour qu’avec elles-mêmes. Un air intéressé quand on lui parle tout en ne suivant jamais que le fil de sa pensée. Sourde et imperméable à tout ce qui ne la concerne pas. Fait mine de dialoguer pour s’emparer du débat. Dit sans transition une chose et son contraire sans s’émouvoir de la perplexité de l’entourage. Confrontée à ses contradictions elle compatit avec le peu d’intelligence de ses interlocuteurs.

Elle va avec son amant en visite chez la mère de celui-ci. Elle dit à la vieille qu’elle est belle. Qu’elle n’a jamais vu de personne aussi rayonnante. Elle lui offre des fleurs avec cette assurance des femmes qui savent que les femmes aiment les fleurs.  Bouquet fastueux et exotique qu’elle dispose elle-même dans un vase pour se donner un air humain. Elle flatte la dame et lui dit qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait un fils aussi merveilleux. Une fois l’entrevue terminée la jeune femme noie l’ancêtre de compliments en concluant qu’elle la considère comme sa mère. Elle l’embrasse avec effusion. Elle essuie une larme en se dirigeant vers la sortie. Chemin faisant elle se toise dans un miroir et se sourit. Une fois dehors elle intime à son amant de la raccompagner chez elle parce qu’elle a la migraine.

Une fois seule elle peut enfin se parler. Je m’aime. Je me regarde dans la glace. Je fais un pas de danse. Qu’est ce que je suis belle. Je me retourne je me regarde je m’admire je m’examine.  J’ai les rondeurs d’une adolescente. Je me regarde par derrière. Quelle chute de reins. Ils ne sauront jamais ce que c’est que d’être une femme qui laisse ses cheveux effleurer sa cambrure en renversant la tête. Je suis somptueuse. Quelle chance j’ai de m’avoir.

La Princesse de Clèves ou l’inconstance de l’écrit

Ce qui rend un texte universel, que ce soit la Bible, « Le Roi Lear » ou « La Princesse de Clèves » c’est peut-être la quantité infinie d’interprétations auxquelles il peut donner lieu sans qu’il y ait contradiction. Chaque époque et chaque culture peut inventer un nouveau décodage tout en ne remettant pas en question les exégèses antérieures. celles-ci ne s’excluent donc pas les unes les autres mais s’ajoutent en couches successives qui génèrent un corpus indépendant de l’auteur.

Au premier degré la lecture de « La Princesse de Clèves » demande que l’on prenne en compte l’époque où l’ouvrage a été écrit. Les péripéties ne sont pas convaincantes et suscitent peu d’émotion parce qu’elles évoquent plutôt un conte de fées qu’une histoire peuplée d’êtres humains. Les sentiments des protagonistes, leurs réactions, leurs phobies, ne sont compréhensibles qu’à condition que l’on adhère à la convention qui veut que les personnages soient entiers et stables. C’est selon cette logique que se déroule l’intrigue, qui ne réserve donc aucune surprise. Chacun des personnages est dans son rôle, prisonnier de ses traits, et tout se passe comme si la partie était jouée d’avance et que personne n’avait de prise sur son enchaînement. Tout au long du récit il faut se redire qu’il y a des siècles entre la Princesse et nous, et qu’on s’y attarde parce que le livre fut novateur par sa forme lors de sa publication. Sinon on risque de conclure que l’histoire est mièvre, invraisemblable et naïve, et qu’un lecteur moderne n’a à s’y attarder que dans la mesure où il s’intéresse à l’histoire de la littérature.

C’est l’histoire d’une jeune aristocrate formée par l’éducation stricte de sa mère, qui lui enseigne que les charmes de l’amour sont autant de pièges dont il faut se garder afin de conserver sa vertu. La jeune fille applique ces préceptes à la lettre et ne laisse jamais ses pulsions s’emparer de son corps. C’est donc sans amour qu’elle épouse le Prince de Clèves tout en se sentant tenue de lui être d’une fidélité à toute épreuve. Sa conscience lui dicte que même ses pensées les plus intimes doivent lui être confiées. Le moment venu elle pousse la droiture jusqu’à lui avouer son penchant pour un soupirant, le Duc de Nemours. Le Prince de Clèves est pour sa part l’homme d’une seule femme, et meurt de chagrin en apprenant par la bouche même de son épouse que celle-ci l’a trompé, bien qu’uniquement en pensée.

Devenue veuve, la Princesse résiste cependant aux sollicitations du Duc de Nemours alors que rien ne les empêche de vivre leur passion. Mais elle est d’avis qu’ils tomberaient dans la banalité du mariage mondain après s’être aimés de manière si parfaitement platonique. Forte de ce que lui a enseigné sa mère elle doute d’ailleurs de la constance future du Duc de Nemours malgré ses promesses d’amour éternel. Elle pense aussi qu’étant impliquée dans la fin tragique du Prince de Clèves elle ne saurait refaire sa vie avec lui. Au lieu de cela elle choisit de se retirer de la vie de Cour pour se racheter par une existence plus austère mais vertueuse.

Le narratif est confondant pour notre époque, mais on peut aussi faire de « La Princesse de Clèves » une lecture différente. Il suffit de supposer que Madame de Lafayette pourrait avoir écrit le contraire de ce qu’elle a pensait, laissant au lecteur le soin de décrypter le récit. On peut penser que l’auteure savait parfaitement que personne ne se comportait dans la vraie vie comme ses héros. Que le Prince de Clèves n’était l’homme d’une seule femme que parce qu’il était d’une jalousie pathologique. Qu’il terrorisait son épouse de manière tellement lancinante qu’elle finissait par lui avouer ses pensées adultères. Qu’en réalité elle le faisait pour imprimer un tournant à sa vie qu’elle détestait. Qu’elle manipulait son entourage et méprisait les hommes. Qu’elle conquerrait sa liberté en provoquant la mort de son mari tout en n’épousant pas son soupirant. Que celui-ci n’avait servi que d’instrument pour arriver à ses fins. Qu’elle avait berné tout le monde y compris sa mère pour finir par vivre selon son goût une fois les gêneurs écartés et son indépendance assurée.

On peut penser que la Princesse de Clèves et Manon Lescaut sont les deux faces d’une même fesse.

L’amour au téléphone

•J’aime explorer ton corps sous tous les angles et en faire le tour comme si c’était la lune et que dès qu’une face réapparaissait c’était l’autre qui redevenait impénétrable
• Je n’arrive pas à croire que c’est à moi que tu parles
• Tu as une petite saillie en guise de ventre réplique bombée du creux de ma main comme si les deux avaient été conçus pour s’emboîter. J’aime bien caresser cette merveille avec toutes les précautions qu’on prend pour un objet précieux. C’est très doux très tendre
• Tu parles de mon corps pour éviter de parler de nous deux
• Tu n’aimes pas m’entendre louer les vertus de l’attente du manque de la frustration du désir qui n’en peut plus mais c’est un investissement. Le contraire d’ici et maintenant une manière d’espérer
• Des mots
• Je n’ai rien d’autre
• Tu as mais tu refuses de donner
• Quoi par exemple
• De l’argent
• Je paie tout
• Ça ne suffit pas
• Pourquoi
• Parce que nous ne sommes pas ensemble
• Qu’est-ce qui suffirait
• Que tu me prennes en charge
• Tu sais bien que je ne le ferai pas
• Alors donne-moi de l’argent sans me prendre en charge
• Combien
• Assez pour t’appauvrir
• C’est tout
• Non tu dois aussi tout me léguer à ta mort
• Pour quoi faire
• Pour me mettre à l’abri et pour que ma fille fasse des études
• C’est tout
• Non aussi pour que je trouve un homme qui m’aille
• Et l’amour dans tout ça
• Il n’y a pas d’amour tu le sais bien
• Nous sommes d’accord
• Je t’aime
• Moi aussi