Ceci n’est pas une photo

J’aime quand tu es sur le point de me prendre en photo
Pourquoi
Parce que tu me regardes avec intensité
C’est parce que je dois tenir mon appareil et que je ne peux pas te toucher en même temps c’est un supplice
Tu pourras me toucher après
j’aimerais te toucher tout en prenant la photo
Facile
Comment
Tu fais venir un photographe et tu me touches pendant qu’il mitraille
Ca n’a rien à voir
Pourquoi
Parce que ce sera sa photo à lui et pas la mienne
C’est vrai que personne ne me regarde comme toi
C’est ce que je veux dire je voudrais poser mon regard sur toi et saisir le regard que tu m’envoies retour
Il est comment mon regard en retour
Tu as un air chaviré un peu vicieux
Vicieux
Oui tu plisses les yeux j’ai l’impression que tu deviens chinoise pendant une fraction de seconde
Et c’est ça que tu veux capturer mon côté chinois
Oui
Alors vas-y
Mais je viens de t’expliquer que je ne peux être à la fois devant et derrière l’objectif
Je vais m’imaginer que tu me touches et l’effet sera le même
Tu penses que rien qu’en imaginant tu peux avoir ce regard
Bien sûr
Mais alors c’est que tu peux l’avoir avec un autre aussi
Pourquoi pas l’essentiel c’est que je pense à toi et que l’autre n’y voit que du feu
Mais alors comment savoir si quand tu as ce regard avec moi ce n’est à l’autre que tu penses
Je ne peux pas le prouver tu dois me croire sur parole
C’est ce que tu dis à l’autre aussi
Tu m’énerves je ne veux plus de photo
Pourquoi
Parce que tu m’as mise en colère
J’aimerais te photographier en colère
Tu n’y arriveras pas
Pourquoi
Parce que quand je suis en colère je ne peux pas poser
Alors qu’est ce qu’on fait
Une photo mais en silence
D’accord mais j’ai besoin de ton regard chinois
Je ne peux pas le faire sur commande
Mais tu as dit que tu le pouvais
Je le peux quand c’est moi qui commande
J’ai une autre idée
Laquelle
Je vais photographier ton âme
Une âme ça ne se voit pas
Justement
Justement quoi
Je vais te photographier en ton absence
C’est impossible
En ta présence aussi tu viens de le démontrer
Alors je pars
Je te prendrai en photo quand tu seras partie
Tu es fou
Fou de qui
Fou tout court
Non, fou de toi
Alors prends-moi en photo
Non, pas aujourd’hui

Mourir de maigreur

J’avais dix-sept ans quand je rencontrai Arielle, et elle dix-huit. J’étais en quête non pas d’amour mais d’intelligence, alors c’est tout naturellement qu’elle m’éblouit dès les premiers instants. Disposant d’une perspicacité redoutable, elle voyait, comprenait et anticipait tout chez ses interlocuteurs, si bien que ceux-ci ne pouvaient qu’entériner ce mélange subtil d’intuition et de raison.

C’était une jolie fille, une brune aux longs cheveux bien avant la mode des brunes aux cheveux longs. Elle était mince et menue, et avait une manière effacée de se servir de son corps, qu’elle déplaçait avec une délicatesse qui tenait un peu de la danse. Tout dans son allure, sa voix, sa virtuosité verbale, me charma dès les premiers instants.

Elle était d’un abord facile, et prenait un intérêt réel à converser. Cela engageait à poursuivre, mais au bout d’un temps, variable mais généralement assez court, elle dressait un barrage aussi opaque qu’imprévisible, et son intérêt s’évaporait. Elle était par ailleurs d’une drôlerie irrésistible : sans jamais s’esclaffer elle était hilarante, pratiquant l’ironie et la dérision avec un art consommé. Elle abordait les situations les plus courantes sous un angle tellement inattendu, mais qui semblait d’une telle justesse après-coup, qu’on se demandait pourquoi on n’avait pas été capable de s’en apercevoir soi-même. Elle avait aussi la particularité de parler très vite, mais son débit – affolant pour tout le monde – était un véritable régal pour moi. C’était un moulin à paroles développant des idées dont la cohérence n’était jamais prise en défaut. En dépit de ce qui eût pu être perçu comme une forme de logorrhée je ne trouvais jamais qu’elle en disait trop.

Je suivais ses propos comme un feuilleton dont on ne se lasse pas. Elle suscitait une envie irrésistible de répliquer. Il lui suffisait d’émettre une remarque un rien singulière pour déclencher des échanges infinis. Tour à tour enjouée, nostalgique ou sombre, il lui arrivait de passer d’un registre à l’autre sans transition. Cela pouvait être déroutant pour qui n’en saisissait pas l’enchaînement, mais moi je m’y retrouvais.

Tout au long de notre histoire les livres accompagnèrent nos échanges. Lire était pour Arielle aussi naturel que respirer, et en tout cas plus que manger. Elle était insatiable pour tout ce qui relevait du vocabulaire, de l’orthographe et de la syntaxe. Elle avait en permanence plusieurs ouvrages en cours de lecture, lisait à toute occasion, et avait toujours un volume dans son sac. Elle me relançait souvent par un mot, une référence ou une citation qui me mettait en alerte. Je me sentais tenu de lire ce à quoi elle avait fait allusion, même si elle avait la manie gentiment perverse de minimiser son rôle après-coup, jouant à l’étonnée devant ma précipitation.

Alors que je l’avais perdue de vue depuis longtemps, elle m’écrivit soudain d’Irlande, où étaient apparus les premiers symptômes d’un mal distingué mais profond. Elle avait décidé de perdre du poids, et, kilo après kilo, basculait dans l’anorexie. Obsédée par la nourriture, la moindre ingestion entraînait une culpabilité dont elle ne se débarrassait qu’à force de vomissements. Parfois elle craignait d’avoir grossi sans avoir absorbé la moindre nourriture et courait les pharmacies en quête des balances, mais sans que cela la rassure parce qu’elle soupçonnait les pharmaciens de ne pas les calibrer. Elle avait ainsi perdu la notion de son propre volume, ne se trouvant jamais assez mince alors qu’elle était devenue squelettique.

Juste avant de mourir de maigreur, elle m’envoya un message pour m’annoncer qu’elle s’était cherchée toute sa vie, alors que moi je l’avais trouvée dès les premiers instants.

Mon père, ou une vie pour rien

Longtemps mon père sortait de bonne heure sans que l’on comprît ce qu’il faisait. Il eût fallu être bien perspicace pour deviner que ces sorties n’avaient d’énigmatique que le néant de leur objet. Il passait ses journées à errer en ville, le plus souvent dans les jardins publics. C’est ainsi que sa folie ordinaire ne fut jamais perceptible que par son entourage immédiat. Il eût en effet été difficile d’imaginer que cet homme apparemment normal, cultivé, affable, disposant du sens de l’humour, se levât de son lit le matin sans autre projet que d’attendre le soir pour s’y coucher. En dehors de cela il ne voyait personne, n’avait pas d’ami, pas de distraction, pas de travail, pas de soucis.

Malheureux, mais fermé, mon père cachait son mal de vivre avec soin. Sa vie étant réduite à peu de choses, il accusait ma mère d’avoir la folie des grandeurs dès lors qu’elle bataillait pour améliorer notre quotidien. Après des journées à ne rien faire, il dînait goulûment en famille et puis allait se coucher pour fuir dans un sommeil réparateur d’on ne savait de quoi. Comme il était aussi le premier levé, c’était lui qui relevait le courrier pour intercepter ce qui pouvait avoir un caractère officiel ou menaçant tel que les avertissements du fisc ou les requêtes de l’Administration. Il arrivait que n’ayant pas eu le temps d’escamoter ces plis redoutables, ma mère se précipitât pour lui vider les poches. Suivaient alors d’épouvantables empoignades, mes parents vociférant devant mon frère et moi qui tentions gauchement de les séparer. Ils entraient dans des délires de destruction terrifiants, saccageant tout ce qu’ils trouvaient à leur portée en proférant des malédictions dantesques sur fond de vaisselle brisée. Les phases de silence étaient encore plus terribles, quand couvait la haine. J’étais à la fois terrorisé et pris d’une immense pitié pour ces adultes au fond du malheur. J’aspirais à la mort en voyant mes parents se déchirer.

Des années entières s’écoulèrent durant lesquelles mes parents se côtoyèrent sans jamais s’adresser la parole autrement que par personne interposée. Mon enfance fut une souffrance de tous les jours, un tourment sans nom quel que soit l’angle sous lequel je la considère. Mes parents ne rompaient leur silence que pour livrer bataille dans notre réduit de misère, esclandres nocturnes dont les pulsations me parvenaient dans la pièce que je partageais avec mon frère qui essayait de me rassurer en essuyant mes larmes en promettant des lendemains qui chanteraient.

Tout au long de mon enfance, il y eut une confusion autour de l’existence de mon père, que beaucoup croyaient disparu ou décédé. Aucun de mes professeurs ne le rencontra jamais. Il n’était le pourvoyeur de la maisonnée sous aucune forme, n’apportant ni l’argent ni les ressources morales. Il n’avait pas le sens de la propriété, ne convoitait rien et tournait en dérision tout penchant à posséder quoique ce fût. Étant inadapté à la vie en société il estimait que celle-ci était comptable de sa survie, en vertu de quoi il s’octroyait le droit d’emprunter sans intention de rendre. Un jour, à court de cigarettes, il se mit à puiser dans mes économies d’enfant en siphonnant ma tirelire sou après sou, et récidiva jusqu’à ce que j’évente son manège. Je lui en voulus plus pour la honte que j’éprouvai à sa place que pour la malversation elle-même. J’avais sept ans.

Il advint que ma mère chassât mon père de la maison après qu’un créancier en furie fût venu réclamer son dû, dont ma mère ignorait tout. Mon père s’installa dans une mansarde de l’immeuble où nous habitions, et mon frère et moi prîmes sur nous de faire la navette entre sa retraite et notre étage pour le ravitailler. Après quelques mois de ce régime, ma mère le fit revenir quand, l’apercevant au détour d’une rue, elle fut alertée par son aspect famélique. Bien que souhaitant la disparition de mon père, elle ne se voulu jamais à en être l’instrument.

Il m’arrivait de traiter mon père avec cruauté en exploitant son impuissance et en trépignant pour imposer mes lubies. Je tirais parti de ses faiblesses pour assouvir mes caprices, et le manipulais avec cette habileté propre aux enfants qui savent se jouer d’un adulte faible. Je l’acculais dans des situations inextricables, le mettant en difficulté jusqu’à ce qu’il me cédât.
Très tôt mon père laissa s’inverser la répartition conventionnelle de nos rôles respectifs. C’était moi qui commandais et lui qui obéissait. Il se cantonnait dans une attitude infantile avec le rituel associé. Je le félicitais quand il avait été sage, et le grondais quand il avait démérité. J’étais touché par la gentillesse qu’il me témoignait avec ses pauvres moyens. Il m’aimait à sa manière, et m’admirait d’être mieux adapté à la vie que lui.

Nous passions beaucoup de temps ensemble. Cela me plaisait parce qu’il était charmant et affectueux. Ayant le goût de la musique, mais sans moyen d’aller au concert, il me faisait écouter la radio et chantonnait des classiques jusqu’à ce que je fusse capable d’en faire autant. Aujourd’hui encore je sens la marque du moment précis où je vibrai pour la première fois en entendant un vrai orchestre avec de vrais musiciens jouant sur de vrais instruments les airs que mon père m’avait appris dans la rue.

Sans occupation déterminée tout au long de la journée, mon père prenait plaisir à me cueillir à la sortie de l’école. Je me souviens de ces intermèdes d’une grande douceur, quand il me prenait par la main pour m’accompagner à la maison, où m’attendait son enfer conjugal.

Vers la fin de sa vie, mon père sombra dans une forme de démence sénile. Après deux ans de délire il fut frappé d’une hémorragie cérébrale et tomba dans un coma profond. Il fut hospitalisé, et je passai de nombreuses heures à le veiller. Au bout de quelques jours il tendit un bras au son de ma voix et contracta sa main pour me toucher. J’en fus bouleversé, parce que je crus qu’il avait perçu ma présence du fond de sa nuit, et qu’il avait choisi de se manifester à moi plutôt qu’à quiconque. Je me mis soudain à espérer qu’il allait sortir de sa torpeur et que j’y serais pour quelque chose. Je me dis que quel que fût son état de délabrement, tout valait mieux que la mort.

Il expira une heure plus tard.

Amos Oz, écrivain et sioniste

Amoz Oz, écrivain nobélisable, icône de l’intelligentsia israélienne de gauche, a publié dans le journal  « Le Monde » une chronique riche d’enseignements pour ceux qui croient qu’il constitue une voix dissonante dans le débat public. Il écrit : « l’usage de la force est vital pour notre pays, je n’en sous-estime pas l’importance. Sans elle, nous ne survivrions pas même vingt-quatre heures.»

Il y a bien entendu un contexte autour de cela, et pour ceux qui s’y intéressent, la chronique est disponible sur le site du « Monde ». Il n’en reste pas moins que venant de la part d’Amos Oz, une telle profession de foi a des implications pour ceux qui le présentent comme défendant des thèses diamétralement opposées à celle de l’establishment israélien.

Amos Oz n’est pas un écrivain recroquevillé sur son œuvre. C’est aussi un intellectuel, un homme d’action et un sioniste au sens le plus accompli du terme. Alors qu’il n’était qu’adolescent il s’est inscrit au kibboutz de sa propre initiative. Ensuite il a servi dans Tsahal et a participé – physiquement et moralement – à tous les combats d’Israël jusqu’à l’opération « Plomb Durci » contre Gaza, qu’il a soutenue sans ambiguïté.

En lisant attentivement sa chronique il s’avère qu’Amos Oz suggère une stratégie qui ne contredit en rien les grandes lignes de la politique israélienne d’aujourd’hui ou du passé. La différence avec les responsables politique portent essentiellement  sur les moyens de mettre un terme au conflit, et non sur les concessions qu’il faudrait faire pour y arriver.

Globalement, la vision d’Amos Oz correspond à ce à quoi une majorité d’israéliens aspirent, pour autant ils aient la sécurité en contrepartie. Il n’y a pas grand-monde en Israël qui objecterait à une paix véritable en échange de territoires. Les quelques irréductibles qui s’y opposeraient ne viendraient pas à bout de la démocratie israélienne.

Que le gouvernement israélien n’abatte pas ses cartes avant de négocier relève d’une précaution élémentaire, encore que la proposition du gouvernement Olmert  a été révélée au public, d’où il ressort que l’offre du premier ministre d’alors était qualifiée « d’intéressante » par l’Autorité Palestinienne, mais qu’elle n’y a pas répondu « parce qu’elle savait que le gouvernement allait tomber», après quoi elle a refusé de s’asseoir avec Netanyahu sous prétexte qu’elle « ne le croyait pas sincère», ceci malgré le gel de la construction en Cisjordanie.

Il faut une grille de lecture particulièrement fine pour saisir ce que dit vraiment Amos Oz par rapport à d’autres courants en Israël. En ce qui concerne la les Territoires il y en a qui trouvent qu’il ne faut rien lâcher contre du vent, que c’est un atout pour négocier, mais d’autres qui disent qu’il vaut mieux se replier derrière les frontières de 1967 pour faire cesser une occupation dévastatrice à la fois pour les palestiniens et les israéliens. Mais alors les premiers disent qu’on se retrouverait exposé comme en 1967, avec en plus l’Iran aux portes de Tel-Aviv. Quant aux juifs religieux, certains disent qu’ils ne lâcheront jamais Jérusalem-Est, mais d’autres disent que la spiritualité est dans la tête et pas dans la terre. Quant aux druzes et aux bédouins, il y en a qui sont encore plus radicaux contre les palestiniens que ne le sont beaucoup de juifs, etc.. etc..

Voici en tout cas ce que disait Amos Oz dans une interview donnée en 2003 à « La Paix Maintenant », mais qui n’a pas perdu de son actualité : « …je pensais que si les Palestiniens se voyaient offrir ce que Ehoud Barak leur a offert a Camp David, ils répondraient par une contre-proposition. J’admets que je n’imaginais pas que de proposer une solution avec deux États, deux capitales, et le retour de 92 ou 95 ou 97% des territoires déclencherait une vague d’hostilité contre nous. Cela a été pour moi un très grand choc. »

Rue du Tapin

Pavés humides
Abris sordides
Secrètes bâtisses
Fleurant la pisse

Port immense,
Quais en transes
Frêles grues
Aux ombres nues

Tant de belles
En recel
Cruel tapin
Leur seul chemin

Criards clients
Impatients
Ni nubiles
Ni dociles

Pauvres hères
En galère
Piètre clan
Si rebutant

Visite guidée
Factice musée
Muses fanées
Filles fatiguées

Leste affaire
Pour pas si cher
Sept minutes
Et droit au but

Prompte passe
Dans l’impasse
Sans nulle trace
De la face

Jambes moulues
Et corps rompus
Humeur   giclée
Ejaculée

J’ai dormi

J’ai dormi
Sans mon cœur
Mais aussi
Sans bonheur

J’ai dormi
Aux quat’ vents
Sans roulis
Sans grand vent

J’ai dormi
Au Levant
Me couchant
Hors du Temps

J’ai dormi
Sans voler
Marauder
Chaparder

J’ai dormi
Bien aussi
Séquestré
A ses pieds

J’ai dormi
Sans la voir
Sans miroir
Sans espoir

J’ai dormi
Les yeux durs
Face au mur
Quelle torture

J’ai dormi
à l’envi
Mais aussi
sans envie

J’ai dormi
dans ma chambre
tout ravi
de l’entendre

J’ai dormi
Sur les  pierres
C’était hier
En hiver

J’ai dormi
En repli
En ivresse
En détresse

J’ai dormi
Sur la neige
Si légère
Ephémère

J’ai  dormi
Dans son nid
Sans caresse
Sur ses fesses

J’ai dormi
Sans souci
Dans cette ville
Si tranquille

J’ai dormi
Sans la  peur
Que s’en aille
La douleur

J’ai dormi
En folie
Tout à l’antre
Du bas-ventre

J’ai dormi
En ses cuisses
maléfice
Orifice

J’ai dormi
Tout réjoui
Avec l’autre
Qui se vautre

J’ai dormi
Sans conscience
De ma mie
En souffrance

J’ai dormi
Affaibli
Sans mes armes
Et en larmes

J’ai dormi
Tout petit
En délit
Dans mon lit

J’ai dormi
Toute ma vie
Mais maintenant
C’est fini

Désir

Lui :
– J’ai envie de baiser
– Moi aussi
– Ca ne veut rien dire
– Qu’est ce qui ne veut rien dire
– Ton envie. Ce n’est qu’une réaction à la mienne
– Il n’y a que la tienne compte, d’envie?
– Il n’y a que la mienne qui existe
– Qui décide
– Les faits
– Quels faits
– Le fait que c’est moi le premier qui aie exprimé l’envie
– Ca disqualifie la mienne ?
– Oui, parce que je ne saurai jamais si elle était sincère
– Pourquoi
– Parce que tu n’as fait que répliquer pour me faire plaisir
– C’est mal de faire plaisir?
– Tu confirmes
– Je confirme quoi
– Que tu avais envie de baiser juste pour me faire plaisir
– Je n’ai pas dit ça, mais maintenant je n’ai plus envie
– Je le savais
– Tu savais quoi
– Que tu n’avais pas envie de baiser
– J’avais envie, mais tu m’as fait débander
– Les femmes ça ne bande pas alors ça ne peut pas débander non plus.
– Je n’aime pas quand tu dis « les femmes », ni quand tu les désignes par « ça ».
– Il n’empêche que ni les femmes ni toi ça bande
– Tu continues à dire « les femmes » et « ça »
– Pardon. Mais on est bien d’accord que tu ne bandes pas
– Tu n’as pas le sens de la métaphore. C’était une image
– Mensongère. Tu voulais me faire croire que tu éprouvais du désir comme un homme
– Je n’ai pas de désir
– Je n’en sais rien… en tout cas pas comme un homme
– Et alors
– Alors c’est un mensonge de plus
– De plus que quoi
– De plus que ceux qui veulent faire accroire que les femmes sont comme les hommes
– Tu penses que les femmes n’éprouvent pas de désir
– Peut-être que oui, mais elles n’ont pas besoin d’un homme.  Un sex-toy fait l’affaire.
– Tu en sais des choses
– Pas la peine de persifler, c’est une femme qui me l’a dit
– Pas flatteur
– Pour qui
– Pour toi
– Pourquoi
– Parce qu’elle préférait baiser avec un morceau de plastique qu’avec toi
– Elle n’a pas dit qu’elle préférait. Elle a dit que c’était pareil
– Pas un peu mieux avec toi qu’avec le plastique
– Non, un peu mieux avec le plastique qu’avec moi
– Pourquoi elle baisait avec toi alors
– Parce que je lui apportais autre chose que mon corps. Me prêter son cul juste en échange du mien lui semblait déséquilibré. Elle pensait que son corps valait plus que ça
– Il lui fallait quoi en plus
– Je ne sais pas, moi… de l’attention, de l’argent, des cadeaux…
– Oublions cette bonne femme. C’est un mauvais exemple. C’est une pute
– Tandis que toi tu n’en es pas, naturellement
– Non, parce que je ne te demande rien
– Mais tu ne donnes rien non plus
– Comment
– Tu ne me donnes pas ton cul
– Mais il y a à peine cinq minutes je te le proposais
– Non tu le refusais
– C’est toi qui n’en voulais pas
– Seulement quand j’ai compris que ton offre n’était pas sincère, qu’elle ne venait pas du cul
– Qu’est ce qui t’a fait penser ça
– Le fait que c’est moi qui aie dit mon envie de baiser
– Je t’ai emboîté le pas
– Plutôt par charité, et acter par la même occasion que c’était moi qui étais demandeur
– Tu n’étais pas demandeur de moi. Tu étais demandeur tout court
– Comment ça
– Tu as dit j’ai envie de baiser
– Et alors
– C’était juste une envie. Tu n’as pas dit que tu avais envie de moi
– Pour baiser il faut d’abord avoir envie, ensuite on choisit avec qui
– Pour baiser il faut d’abord choisir avec qui, ensuite on a envie

Belle du Seigneur: le paradoxe

« Belle du Seigneur » d’Albert Cohen est la démonstration ultime de l’absence d’amour chez les amoureux. Les ingrédients: la sexualité, le donjuanisme, la condition juive, l’humour, la dérision, la misanthropie, le vertige métaphysique. Mais, comme dans tout grand roman, ce n’est pas l’intrigue qui importe, mais la pensée qui l’enfante. « Belle du Seigneur » est une non-histoire d’un non-amour de non-héros. Il eût suffi, comme il est dit dans le texte, que Solal eût manqué de deux dents de devant pour que l’histoire n’eût aucune chance de se dérouler.

J’ai lu ce que d’autres en ont pensé, et  parfois été étonné qu’on pouvait y voir un hymne à l’amour, alors que l’amour en est absent. Bien avant de découvrir « Belle du Seigneur » j’avais lu « Le livre de ma Mère », qui en est l’image inversée.

« Belle du Seigneur » est un règlement de compte de la passion amoureuse, une déconstruction à ne plus s’en remettre, où les héros font tout sauf aimer. L’histoire des protagonistes peut se résumer avec une précisןon chirurgicale : Solal et Ariane ne s’aiment pas  et sont en même temps amoureux jusqu’à en mourir. Amoureux à mort, donc, mais  sans s’aimer.

Solal n’aime pas Ariane, pas plus que Don Juan n’aime les femmes. C’est est un prédateur qui poursuit des proies, mais une fois qu’il les a eues il n’en est même plus amoureux. Solal n’aime que ce qu’il met en scène, et comme tout bon acteur il finit par entrer en osmose avec son personnage, et préfère la mort plutôt que d’admettre qu’il n’aime pas, qu’il n’a jamais aimé Ariane, et que même le désir sexuel s’est envolé.

Quant à Ariane, elle est séduite par Solal et en tombe amoureuse parce qu’il lui renvoie une image qui la valorise. Il y a d’ailleurs là une allusion assez transparente au Livre de Samuel, quand le grand Roi David envoie le mari de Bethsabée se faire tuer à la guerre pour pouvoir coucher en toute quiétude avec sa jeune épouse.

Ariane succombe à Solal parce que son mari ne tient pas la comparaison. Mais ce qu’elle aime, c’est le reflet que lui renvoie son amant. Elle en devient dépendante comme ces femmes qui ne vont que dans les magasins qui ont des glaces amincissantes.

Avoir des rapports sexuels et aimer sont des choses différentes. En tant qu’homme il n’y a pas lieu de les confondre ni même de les associer, parce qu’un ne « fait » jamais l’amour. C’est cette dissociation radicale qui est difficile à intégrer, en partie parce que le langage lui-même s’y oppose. On dit : « faire l’amour », alors que l’homme baise. Le problème c’est qu’on ne peut pas non plus bannir « faire l’amour », parce dans la psyché féminine cela a une fonction essentielle.

L’amalgame ou même la proximité entre état amoureux et amour est à réfuter, parce qu’être amoureux n’est pas du tout aimer. C’est une manifestation du désir, du plaisir, de la séduction et autres mécanismes qui font qu’on se réjouit de la personne dont on est amoureux, mais sans l’aimer ni même lui vouloir du bien. Ce n’est pas une question de degré mais une question de nature. Il n’y a ni lien ni continuité entre état amoureux et amour.

L’idée qu’avoir des rapports sexuels avec quelqu’un qu’on aime serait différent – et de qualité supérieure – que de le faire avec quelqu’un qu’on n’aime pas est à rejeter. L’amour peut même constituer un  obstacle à cause de l’idéalisation de l’autre.  Beaucoup d’hommes font cette expérience et ont des problèmes d’érection face à la femme qu’ils aiment.

La sexualité peut être comparée au besoin de se nourrir. Il est permis par exemple de dire que deux amants peuvent manger ensemble, découvrir de nouvelles saveurs, de nouvelles recettes, de nouveaux restaurants, et tirer plaisir de ce partage. Ils peuvent même cuisiner l’un pour l’autre avec amour. Mais le manger n’est jamais consubstantiel à leur amour, si amour il y a. Il ne l’explique pas et ne saurait en être ni la cause ni le but, parce que désirer manger est un réflexe tout comme désirer baiser.

Ce n’est pas parce que la révélation sexuelle est instinctive qu’elle peut se produire à tout moment et avec n’importe qui – bien au contraire – mais les conditions de cette révélation sont d’un autre ordre que celles qui régissent l’amour. On peut être amoureux, trouver qu’aucun corps autre que celui sur lequel nous nous fixons ne peut nous apporter la plénitude, mais les règles de cette dépendance ne sont à mon avis pas celles de l’amour, mais celles du désir.

On peut même tomber amoureux d’autre chose que d’un être humain. Etre amoureux est l’expression d’un plaisir qui fait irruption dans notre existence. On s’amouracher d’une maison, d’un lieu, d’une œuvre d’art, d’un chien, ou encore d’un objet auquel on prête de la valeur sans trop savoir pourquoi.