דון חואן הניטשיאני

היווצרות  המקור של המיתוס של דון חואן הוא המחזה, שכותרתו « הרמאי מסביליה », שנכתב על ידי נזיר ומחזאי ספרדי בשם טירסו דה מולינה.  אך בעוד שדמותו של טירסו דה מולינה רודף שמלות ומחלל את השם לאורך כל חייו, הוא חוזר בתשובה ואף מבקש מחילה כשהוא עומד ללכת לעולמו. הטיעון של טירסו דה מולינה הוא אפוא גינוי הוללות ומתריע שאדם חוטא המתיימר לאתגר את השמיים מבלי לשלם מחיר, בסופו של דבר טועה טעות חמורה

אבל דמותו של דון חואן של מולייר (וכן דון ג’ובאני של מוצרט) היא מורכבת יותר.  בגרסה זו דון חואן הוא אדם משכיל המשתייך לזרם הליברטיניזם של המאה ה -17, כלומר אריסטוקרט מלומד, משוחרר מדת, מאמונות תפלות ומאיסורים מיניים. אין לו אלוהים, פשוטו כמשמעו. הוא חותר לסיפוק חושיו מבלי להתייחס  לשאלת הטוב והרע. הוא שובר קודים ומלגלג על מוסכמות חברתיות. מסעו האינסופי אחרי עינוג אינו יודע שובע. זה מה שמוביל אותו לפתות נשים אחת אחרי השנייה ולנטוש אותן ברגע שכבש אותן ובלי לקחת  בחשבון את השלכות מעשיו

כדי להשיג את מטרותיו דון חואן מציע נישואין וסבור שאף אישה לא מסוגלת  לעמוד בפני הפיתוי. אמנם ברור שדון חואן הוא חובב נשים אמיתי, הן מצידן שומעות רק את מה שנוח להן, כך  שהשאיפה להינשא מקבלת אצלן עדיפות עליונה. אפילו כשהן מאורסות הן מתועותעות על ידי דון חואן, לא בגלל שהן סבורות שהוא אדם טוב יותר, אלא כי הוא מגלם את מוסד הנישואים במיטבו. כלי נשק זה בידיו עובד בין אם מדובר בגברות מתוחכמות לבין צעירות תמימות. אף אחת אינה עומדת מול תעתועי הנישואין שהוא מפעיל בווירטואוזיות. בשפה נחותה יותר, דון חואן מתחתן כדי לזיין בעוד שקורבנותיו מזדיינות כדי להתחתן

דמותה של אלווירה האדוקה מגלמת תופעה זו. כנגד הצעת נישואין מיידית דון חואן גורם לה לברוח  איתו מהמנזר בו היא ממתינה לשידוך מטעם משפחתה. הוא אמנם מתחתן איתה, אבל כהרגלו נוטש אותה מיד אחרי שכבש אותה. האחים של אלווירה מחפשים אותו כדי לסגור איתו חשבון, אבל דון חואן נמלט וממשיך את רדיפתו אחר הנאות חדשות ומתחדשות שהן מהות חייו

דון חואן מתעלם עד לנשימתו האחרונה מכל אחד שמתחנן בפניו לשנות את דרכו. משרתו המעוצבן ואביו המיואש מנסים לשכנע אותו לחזור בתשובה, אך אין לו כוונה, ולדידו גם אין לו סיבה, לשנות את דפוס התנהגותו

דון חואן הוא גיבור טרגי, ‘על-אדם’ ניטשאני המתמודד עם גורלו בלי היסוס ובלב שלם. בסופו של דבר, תרתי משמע, הוא מת מהנאה

Déterminisme

La question du  déterminisme est difficile à cerner, mais suscite des réflexions riches d’enseignements. Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas seulement d’une question philosophique depuis que la physique moderne jette un trouble sur le principe même d’une chaîne de causalité dans la Nature.

Il y a trois réponses possibles à la question de savoir si nous, humains, sommes soumis au déterminisme:

  • Nous sommes déterminés.
  • Nous ne sommes pas déterminés.
  • Impossible de savoir si nous sommes déterminés ou pas.

Le déterminisme tel que pensé par Spinoza et par ses prédécesseurs stoïques (Sénèque, Marc Aurèle) pose que l’activité humaine n’est qu’un phénomène parmi d’autres, autrement dit qu’elle est matérielle et n’obéit qu’aux lois de la Nature. L’Univers ne serait dans ces conditions qu’une chaîne causale où tout, depuis le grain de sable jusqu’à l’esprit humain, est matériel. Le Cosmos ne serait que le produit d’algorithmes résolus par une combinaison de particules insécables comme le pensait déjà Démocrite[1].  Le monde de Spinoza est donc régi par un déterminisme absolu, et bien que du point de vue psychologique il soit difficile de s’y résoudre, l’accepter malgré tout peut selon lui conduire à la béatitude, contrairement aux stoïques qui avaient une vision tragique de l’existence. Spinoza estime que c’est paradoxalement en prenant conscience de son déterminisme que l’homme devient libre.  Concernant le libre arbitre, il dit que « ceux qui croient qu’ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir, en vertu d’une libre décision de l’âme, c’est qu’ils rêvent les yeux ouverts »[2].

Si l’on considère la volonté humaine comme phénomène relevant d’un enchaînement de cause à effet produisant un comportement, c’est donc que l’homme n’est pas plus libre que la Terre n’est libre de tourner autour du Soleil. Mais, objecte Karl Popper[3], « Le déterminisme physique est une théorie telle que, si elle est vraie, il est impossible d’argumenter en sa faveur, puisqu’elle doit expliquer toutes nos réactions, y compris celles que nous tenons pour des raisons fondées sur des arguments, comme étant dues à des conditions physiques. »[4]. En d’autres termes, si nous sommes déterminés, nous ne pouvons pas le savoir, et si nous pensons que nous ne le sommes pas, c’est peut-être parce que nous sommes déterminés à penser ainsi.

L’homme a beau être prédisposé à une chose plutôt qu’à une autre, il peut s’interposer entre ses penchants et le passage à l’acte, et surmonter ainsi ses pulsions. C’est ce qui fait dire à Maïmonide que « même le caractère relève de la volonté. L’homme est responsable de lui-même et ne peut se retrancher derrière un quelconque déterminisme. En naissant, il est similaire à un animal et bien qu’il en diffère déjà par l’esprit, il n’est homme qu’en puissance et ne devient pleinement humain que dans la mesure où il transforme ce potentiel en réalité. »[5]

Sartre : « Tout homme qui invente un déterminisme est un homme de mauvaise foi ». On peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous[6] .

À la question de savoir si l’homme peut faire ce qu’il veut, Leibowitz répond que non seulement il peut faire ce qu’il veut, mais qu’il ne fait que ce qu’il veut.  En tant que neurobiologiste, il voit la pensée à l’œuvre au travers de l’activité cérébrale, mais juge le phénomène incompréhensible puisque la pensée ne dégage ni énergie ni matière, et ne laisse pas de trace. Il estime que le siège de la pensée n’est pas le cerveau, celui-ci n’étant qu’un relais entre le corps et l’esprit.

Yuval Harari, professeur d’Histoire à l’Université Hébraïque de Jérusalem note dans « Une brève histoire du futur  » que

« quand des trillions de molécules d’eau se meuvent dans tous les sens dans le ciel, on appelle cela de la pluie, mais cela ne suscite pas chez elle de conscience qui se dit “je me sens d’humeur pluvieuse”. Dans ces conditions, comment se fait-il que, quand des milliards de signaux électriques parcourent le cerveau dans tous les sens, il y ait une conscience qui se dit, par exemple, “je me sens en colère” ? La science n’a pas de réponse à cette question. »[7]

Ni les atomes ni les molécules ne veulent quoi que ce soit, dit Leibowitz, et leurs combinaisons, aussi complexes soient-elles, ne veulent rien non plus. Confronté à ce néant de conscience dans la Nature, l’on ne voit pas bien ce qui expliquerait une exception à la causalité universelle. Mais d’un autre côté l’être humain vit sa conscience comme une donnée empirique. Avant même qu’il ne sache qu’il y a un monde, l’homme pense, sent, éprouve. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il se pose la question de savoir s’il y a un monde en dehors de lui-même, et si oui, ce qu’il peut en savoir. Cela signifie que le monde est en fait plus hypothétique que sa propre conscience, qui elle s’impose a priori. À l’inverse, l’homme peut aussi se dire que le monde est une certitude qui s’impose, et que par conséquent c’est sa conscience qui est hypothétique.

Finalement c’est la question de la conscience humaine qui fonde le débat sur  le déterminisme.  Mais comme c’est à la conscience de décider elle-même si elle existe ou n’existe pas, nous sommes confrontés à une impasse à la fois logique et tautologique.

[1] Philosophe grec mort en 370 av. J.-C.

[2] L’Éthique, Spinoza

[3] Philosophe des sciences d’origine juive, né en Autriche et mort en 1994 à Londres.

[4] « Of Clouds and Clocks », Karl Popper, 1966.

[5] Leibowitz, Entretiens à propos des Huit Chapitres de Maïmonide.

[6] Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme.

[7] Yuval Harari, Une brève histoire du futur, Albin Michel, 2015.

Don Juan le nietzschéen

L’œuvre à l’origine du mythe de Don Juan est une pièce intitulée « Le Trompeur de Séville », écrite par un moine et dramaturge espagnol nommé Tirso de Molina. Mais alors que le personnage de Tirso de Molina blasphème et court les jupons tout au long de sa vie, il finit malgré tout par se repentir et demande même l’absolution avant de mourir. Le thème de Tirso de Molina est donc une condamnation radicale de la débauche et de la mécréance, et pose que le Ciel finit toujours par châtier les hommes qui croient pouvoir défier le Divin sans en payer le prix en fin de compte.

Mais le personnage de Don Juan de Molière et de Mozart est plus nuancé et aussi plus complexe. Il s’agit d’un homme cultivé et libertin dans l’acception du 17ème siècle, c’est-à-dire un libre penseur affranchi de la religion et des interdits sexuels. Il n’a ni foi ni loi, entend aller au bout de ses appétences et satisfaire sa sensualité sans se préoccuper de la question morale. C’est un personnage transgressif qui casse les codes et qui se moque des conventions sociales. Sa quête du plaisir est insatiable, ce qui l’emmène à séduire les femmes les unes après les autres sans penser aux conséquences, et à les oublier aussitôt conquises.

Pour arriver à ses fins Don Juan se  sert de l’appât du mariage comme mécanisme de séduction, et démontre qu’aucune femme n’y résiste. Alors que l’on voit bien que Don Juan est sensible aux femmes en tant que telles, celles-ci n’entendent que ce qu’elles veulent bien entendre, et l’idée de convoler en justes noces prend le pas sur toute autre considération. Même quand elles sont déjà fiancées, promises ou mariées,  elles se font piéger par Don Juan non pas parce qu’elles pensent  qu’il est une meilleure personne, mais parce qu’il incarne un meilleur mariage.  C’est une arme absolue dans ses mains, qu’il s’agisse de dames de haut rang ou de jeunes filles crédules et modestes, toutes succombent au mirage du mariage que Don Juan manie avec virtuosité. En d’autres mots, et pour l’exprimer de manière triviale, Don Juan se marie pour baiser alors que ses victimes baisent pour se marier.

Le personnage de la pieuse Elvire est emblématique de ce point de vue.  En échange d’une promesse de mariage Don Juan fait sortir cette jeune aristocrate du couvent où elle vit recluse en attendant le parti que lui destine sa famille . Don Juan l’enlève du couvent et l’épouse, mais comme pour toutes les autres, l’abandonne dès consommation. Les frères d’Elvire le recherchent pour lui régler son compte, mais Don Juan leur échappe et continue sa course effrénée au plaisir malgré les risques qu’il encourt et l’étau qui se ressert autour de lui.

Don Juan raille jusqu’à son dernier souffle ceux qui le conjurent de se repentir. Aussi bien son valet que son père s’emploient à essayer de le convaincre de retourner dans le droit chemin, mais rien n’y fait parce qu’il n’a aucune intention, ni aucune raison de son point de vue, de changer de vie. C’est un héros tragique, un personnage nietzschéen qui se veut surhomme qui assume son destin jusqu’au bout, et qui finit – littéralement – par mourir de plaisir.

Le journal Haaretz et la liberté d’expression

Jordan Peterson est un psychologue clinicien, actuellement professeur à l’Université de Toronto après avoir enseigné à Harvard. Cet intellectuel a une notoriété mondiale pour ses travaux sur la postmodernité, qu’il définit comme avatar du marxisme.

Le journal Haaretz publie un article de l’historien suédois Mikael Nilsson, qui comme certains intellectuels de gauche mais de tradition chrétienne aiment les Juifs surtout quand ils sont morts. C’est sans doute dû à cette charmante inclination que Nilsson qualifie Peterson de révisionniste, d’antisémite et d’admirateur d’Hitler.

Il conteste l’analyse de Peterson du nazisme, parce que d’après lui on ne peut rien en dire d’autre que de l’attribuer au Mal Absolu. Tout historien normalement constitué sait pourtant qu’après la défaite de l’Allemagne en 1918 le Traité de Versailles lui a imposé des conditions extrêmes et humiliantes, provoquant une crise économique et un ressentiment durable dans les couches populaires, ouvrant la voie au fascisme.

Mais la mauvaise foi et la violence inouïe de Nilsson n’est pas due à un désaccord entre universitaires sur un point d’Histoire. Il s’agit d’autre chose. Refuser tout débat concernant l’origine des crimes nazis escamote du même coup celui des crimes communistes. L’explication en est que pour Nilsson, comme pour beaucoup d’incurables marxistes, la différence entre nazisme et communisme réside dans l’intention, et non pas dans les faits.

Il est vrai que les faits sont toujours dérangeants pour les idéologues. Comme dit le philosophe Michel Onfray, quand l’idéologie ne coïncide pas avec le réel, c’est le réel qui a tort. Il semble donc que les millions de victimes de la folie meurtrière du communisme ne sont pour Nilsson qu’un détail de l’Histoire, comme dirait l’autre.

Un des thèmes qu’étudie Peterson consiste à se poser la question de savoir pourquoi l’on enseigne si parcimonieusement dans le monde académique ce que fut la monstruosité du communisme tout au long du vingtième siècle. La politologue Hannah Arendt avait pourtant mis en lumière dès les années 1950 l’équivalence entre fascisme et communisme. Cela avait causé une vive polémique, dont Nilsson prend le relais aujourd’hui. Pour lui les crimes communistes ont un sens. Celui de l’Histoire.

C’est ce même délire qui donne aujourd’hui bonne conscience à la gauche extrême qui entend ressusciter le communisme sous forme postmoderne.

Ce genre d’article justifie la liberté d’expression. Si on l’interdisait on ne saurait pas que Haaretz en arrive à publier un texte à mon avis indigne, eu égard au rang de ce journal dans le monde de la presse.

Prométhée et la fin de l’éternité

Après avoir établi son autorité dans un Cosmos pacifié, Zeus s’ennuie parce que plus rien ne change dans le monde. Il donne alors ordre aux Titans Epiméthée et Prométhée de fabriquer des êtres mortels.

Epiméthée conçoit un archétype pour chaque espèce animale, et crée ensuite les animaux eux-mêmes au sein d’un écosystème parfait. Chaque bête est pourvue de caractéristiques qui lui permettent de remplir son rôle. Ils sont programmés et ne peuvent donc faire autre chose  que ce pourquoi ils ont été créés.

Mais quand Epiméthée crée l’être humain il s’aperçoit qu’il a tout donné aux animaux et qu’il ne lui reste rien à pourvoir à l’homme pour lui permettre de survivre dans la Nature. C’est à ce stade que Prométhée intervient. Il vole le feu chez Héphaïstos, le dieu du feu et de la forge, et les arts chez Athéna, la déesse du savoir, afin que l’homme puisse créer lui-même ce qui lui manque, et maîtriser ainsi son destin.

Il y a une analogie manifeste entre l’histoire du Prométhée d’Eschyle et celle d’Adam et Eve dans la Torah. Ceux-ci sont en harmonie avec la Nature aussi longtemps qu’ils n’ont pas goûté à l’Arbre de la Connaissance, mais une fois que c’est fait ils rompent avec l’ordre cosmique puisqu’ils sont désormais en mesure de défier le déterminisme de la Nature.

Mais le prix à payer est qu’Adam et Eve perdent ainsi la vie éternelle, dans ce sens que suite à l’accession à la Connaissance ils sont les seules créatures à savoir qu’ils vont mourir, et que partant ils prennent conscience du Temps.

Marxisme, postmodernisme, même combat

Le marxisme repose sur l’idée que le malheur du monde vient de l’exploitation de l’homme par l’homme, autrement dit de la domination des uns sur les autres. Marx écrit dans un de ses ouvrages[1]  que  «  Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus d’ensemble de la vie sociale, politique et spirituelle ». Cette proposition a été conceptualisée plus tard sous forme de dogme marxiste qui pose que « l’infrastructure économique conditionne la superstructure idéologique ».    Cela signifie que le pouvoir des dominants n’existe que par la grâce des dominés, et que la division de la société en classes n’est donc pas une fatalité. La Boétie[2] était déjà d’avis que « le maître n’a que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. [3]» Vu sous cet angle ce n’est pas le maître qui fait l’esclave, mais c’est au  contraire l’esclave qui permet au maître de le dominer. Mais l’esclave peut briser ses chaînes à conditions de prendre conscience de sa classe, et de la force de sa classe. L’objectif est donc de bâtir une civilisation planétaire  où tous les hommes sont égaux en leur qualité de citoyens du monde et de mettre fin à la domination universelle des uns sur les autres.

Le marxisme pose que le capitaliste ne travaille pas, mais qu’il laisse le capital « travailler » à sa   place. Cet euphémisme  signifie en réalité que ce n’est pas le capital qui travaille, mais les travailleurs. Quand quelqu’un possède un capital,  sous quelque forme que ce soit, il en tire un revenu. Se pose alors la question de savoir ce que fait cette personne pour mériter ce revenu. La réponse marxiste est : rien. Le capitalisme est donc un parasitisme du dominant sur le dominé.

Les travailleurs travaillent et les riches s’enrichissent. Les pauvres quant à eux deviennent encore plus pauvres, parce que la production se fait  sans tenir compte de leurs besoins réels. Le caractère non planifié et erratique de l’économie capitaliste entraîne à la fois une surproduction et une pénurie. Surproduction parce que la production suit la loi du marché, et pénurie parce que les produits qui ne sont pas rentables en termes économiques sont négligés. Les petites entreprises disparaissent au bénéfice des grandes, et au bout d’un certain temps la totalité du pouvoir tombe dans les mains d’une infime minorité.  Cela entraine une paupérisation des masses laborieuses, qui tôt ou tard finissent par se soulever. C’est ainsi qu’en engendrant son contraire, le capitalisme s’autodétruit inéluctablement. Mais cet épilogue peut être accéléré au moyen d’une prise de conscience du prolétariat.   De là l’explicit  du « Manifeste du Parti Communiste[4] » : Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! , qui est aussi l’épitaphe qui figure sur la tombe de Karl Marx.

Mais la réalité historique du 20ème siècle démontre l’inverse de ce qu’avait théorisé Marx. Non seulement aucune de ses prédictions ne s’est réalisée, mais ce qui s’est produit en est le contraire absolu. Il est vrai que les riches sont devenus plus riches, mais les pauvres ont suivi, et sont devenus moins pauvres. Les classes moyennes n’ont pas disparu, mais ont au contraire prospéré. Le sous-prolétariat s’est transformé en citoyens ayant accès à la société de consommation et à des biens auxquels les masses populaires du monde communiste n’ont jamais pu faire autre chose qu’en  rêver. C’est donc paradoxalement le capitalisme, sytème réputé inégalitaire, qui a finit par réduire les inégalités dans notre civilisation occidentale.

Le capitalisme  a enrichi  la société toute entière et à contribué à son bien-être, notamment grâce aux progrès de la science. L’augmentation de la productivité a profité à la fois aux capitalistes et aux travailleurs en créant les moyens de satisfaire les revendications sociales. Le libéralisme a été cruel pour les entreprises obsolètes, mais a encouragé celles qui faisaient preuve de créativité, ce qui en définitive a correspondu au bien commun. On ne discerne plus de velléité révolutionnaire ailleurs que dans les salons bien-pensants de l’intelligentsia bourgeoise. La classe ouvrière du monde occidental n’est pas intéressée par un changement de régime socioéconomique, ni disposée à livrer ses capacités de production à l’État. Elle aspire au contraire à subvenir à ses besoins dans le cadre même du capitalisme.

Dès les années 1950 les marxistes ont commencé à douter de l’infaillibilité du communisme, parce qu’il était devenu manifeste que celui-ci s’était rendu coupable de crimes d’une ampleur sans précédent. L’implacabilité de ces faits a déclenché une remise en question profonde chez les théoriciens du marxisme, qui se sont vus obligés de se renouveler face à l’échec patent du monde communiste. Il n’était plus possible de soutenir que ces régimes étaient performants au plan économique, mais ce qui était plus grave encore était qu’il n’était plus possible non plus de soutenir que le communisme était éthique. L’intelligentsia marxiste  avait bien commencé par admettre que l’URSS et ses satellites avaient échoué en matière économique, mais pas au plan moral. Mais ce mythe s’est effondré à son tour lors de la révélation des crimes staliniens, et d’une manière générale face à la nature fasciste avérée du monde communiste tout entier.  Des peuples entiers ont été torturés, opprimés ou détruits au nom d’un système politique qui s’était pourtant assigné la mission d’être le plus humain, le plus juste et le plus social de tous les temps.

Mais l’intelligentsia marxiste n’a  pas voulu se résigner à abandonner son idéologie malgré la débâcle communiste, considérée par elle comme une application dévoyée du projet marxiste. C’est alors qu’est advenue une mutation sous la forme du postmodernisme[5], qui est en fait un avatar du marxisme en tant que doctrine de l’égalité à tout crin et par tous les moyens, y compris violents.

Le postmodernisme repose sur le même dogme que le marxisme, à savoir que l’histoire des hommes n’est rien d’autre qu’une histoire de domination. Mais contrairement au rouleau compresseur marxiste, la postmodernité n’exige plus de Pensée Unique ni de Parti Unique, mais laisse au contraire libre cours à toutes les visions du monde sans y opposer le moindre jugement critique. En pratique cela consiste surtout à tenir un discours victimaire eu égard à l’Histoire de la colonisation et à supprimer la liberté d’expression. Comme le Lumpenprolétariat du 19ème siècle a disparu en Occident, les marxistes se sont tournés vers les immigrants venus du monde arabo-musulman et ont créé à leur intention un avatar connu aujourd’hui sous le nom d’islamogauchisme, concept hybride pour les besoins de la cause.

L’islamogauchisme[6] est donc l’une des déclinaisons du postmodernisme. Pour Raphaël Enthoven[7] « le bras armé du dogmatisme c’est le relativisme. Il n’y pas de meilleure façon pour faire passer une opinion pour une (la) vérité (ce qu’on appelle le dogmatisme) que celui qui consiste à dire que toutes les opinions se valent et qu’elles ont un égal droit de cité. A l’origine de ce syncrétisme hideux qu’est l’islamogauchisme, il y a l’idée que – paradoxalement – plus on est relativiste, plus on laisse passer l’opinion la moins relativiste qui soit et la plus dogmatique qui soit.[8] » 

Caroline Fourest [9] estime que l’islamogauchisme « est la maladie infantile qui au nom du progressisme tend à prendre les islamistes, y compris les plus réactionnaires, y compris les plus totalitaires, pour les nouveaux damnés de la terre. Lorsque des groupes qui se revendiquent de la religion à des fins clairement patriarcales, sexistes, homophobes,  antisémites et totalitaires testent la république et ne rencontrent plus aucune résistance d’une  certaine gauche laïque, il y a une partie de la gauche qui manque dans ce barrage. Ce qui est inquiétant, c’est la question de savoir pourquoi une partie du barrage s’est effondré[10]. »

Dans une de ses interventions télévisées[11] récentes le politologue Eric Zemmour explique que « chacun est désormais enfermé dans sa race, dans son ethnie, dans son origine et dispose à lui seul du droit de parler de lui-même ou des siens. De là la théorie de la déconstruction qui pose que toute structure traditionnelle telle que la patrie, la religion, la nation et l’Histoire doit être déconstruite pour examiner sur quoi elle repose. Tout n’étant qu’objet de construction tout doit être déconstruit, et ensuite détruit. De là par exemple la théorie du genre, en vertu de laquelle un homme n’est pas un homme et une femme n’est pas une femme. Cette différenciation n’a du point de vue postmoderne rien de biologique, mais est une construction culturelle qui n’a pour fonction que de légitimer la domination du patriarcat ».  De là les dérives néoféministes, décoloniales et racialistes qui prospèrent ces  temps-ci.

La stratégie postmoderne consiste à recourir au scepticisme philosophique comme mode de pensée, avec pour objectif de remettre en question l’humanisme du Siècle des Lumières. Jordan Peterson[12] relève à ce propos que « beaucoup de gens ne comprennent pas que le postmodernisme est un assaut contre tout ce qui a été acquis depuis les Lumières : le rationalisme, l’empirisme, la science, la clarté d’esprit, le dialogue, la notion d’individu. La postmodernité est bien plus qu’une remise en question ;  ce n’est pas de cela qu’il s’agit.  Il s’agit de tout détruire ; c’est cela, l’objectif. »

Pascal Bruckner[13] écrit dans son essai « Un coupable presque parfait » que « ce sont les États-Unis qui nous renvoient une autre peste : la tribalisation du monde, l’obsession raciale, le cauchemar identitaire. Mais c’est une peste à laquelle nous, Français, avons largement contribué dans les années 1970 en exportant outre-Atlantique nos philosophes les plus en pointe [Foucault, Derrida] dans la démolition de l’humanisme et des Lumières. Nous avons fourni le virus, ils nous renvoient la maladie. Le boomerang est anglo-saxon, la main qui l’a lancé est française. L’Amérique a toujours allié le plus grand pouvoir de séduction au plus grand pouvoir de répulsion. Si elle préfigure l’avenir du monde occidental, le nôtre est sombre. Et le sien plus encore. Contrairement aux espérances de 1989, ce ne sont pas la raison et encore moins la modération qui l’a emporté après la chute du Mur [de Berlin]. Une autre idéologie a remplacé les promesses de salut portées par le socialisme réel pour recommencer la bataille sur de nouvelles bases : la race, le genre, l’identité. Pour trois discours, néoféministe, antiraciste, décolonial, le coupable désormais est l’homme blanc, réduit à sa couleur de peau.[14] »

Tous les penseurs postmodernes sans exception on été communistes ou du moins marxistes. Certains  ont soutenu des régimes criminels comme la Chine de Mao ou le Cambodge de Pol  Pot. Michel Foucault[15] fut emballé par la  « Révolution islamique » de l’ayatollah Khomeiny, dont il estimait que c’était « l’insurrection d’hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous [16]».

Il est vrai que Friedrich Nietzsche[17] est  considéré comme l’une des sources de la pensée postmoderne, mais son œuvre est une philosophie de l’existence et non pas une philosophie politique. La récupération faite par le postmodernisme relève donc d’une escroquerie intellectuelle.   Nietzsche est l’un des premiers penseurs à avoir mis en garde contre la modernité, la science, la raison, les idéologies et la religion, mais pas dans le but de changer le monde.   Il est avant tout un psychologue qui enseigne que l’homme doit déployer son être dans ce qu’il a de plus profond, et qu’il n’a pas à se soumettre à des valeurs décrétées par autrui. Chaque individu doit créer ses propres valeurs, et c’est ainsi qu’il peut devenir Surhomme[18]. Au lieu d’aspirer à changer le monde, l’homme doit réfléchir sur ce que le monde a fait de lui, et aspirer à devenir non seulement soi-même, mais quelque chose de plus que soi-même.

« Améliorer l’humanité serait la dernière des choses que j’irais jamais promettre. Je n’érige pas de nouvelles « idoles ». Les renverser (et j’appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonges… L’idéal n’a cessé de mentir en jetant l’anathème sur la réalité, et l’humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu’aux moelles, s’en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu’à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l’avenir, le droit suprême au lendemain[19]. »

Le philosophe Michel Onfray[20] précise que « Ainsi parla Zarathoustra[21] »  de Nietzsche est un « poème apolitique et amoral, toute lecture politique ou morale de cet ouvrage est fautive. Il y a là une proposition de sagesse existentielle qui n’est ni éthique ni morale mais ontologique.  La vérité de l’être pour Nietzsche c’est la volonté de puissance. La grande leçon de Zarathoustra c’est que le réel n’est rien d’autre que la volonté de puissance. Il faut donc réfléchir aux conséquences de cette vérité nietzschéenne.[22] »

Le postmodernisme est une remise en question des Lumières et introduit le subjectivisme épistémologique dans l’histoire de la pensée. Tous les métarécits sont suspects pour les penseurs postmodernes. Même quand ces métarécits semblent inoffensifs ils légitiment le pouvoir, et conduisent à la domination des uns sur les autres. La pensée postmoderne postule l’égalité absolue de tous et exclut toute hiérarchie. Elle prend acte de l’indépassable altérité des individus et interdit tout jugement de valeur. Seul compte le ressenti de chacun, chaque personne étant le produit d’une généalogie à nulle autre pareille. Mais comme la pensée postmoderne mène de la déconstruction à la destruction, elle mène aussi du ressenti au ressentiment. C’est donc la fin de toute norme, de toute hiérarchie, de toute civilisation, de toute culture et de la notion  même d’Etat souverain.

Alors que la modernité décrétait le règne de la raison, celle-ci n’est dans la pensée postmoderne qu’une illusion qui finit par justifier l’injustifiable. Des monstres comme Hitler, Staline ou Pol Pot ne sont donc pas des ennemis de la modernité du point de vue postmoderne, mais en sont au contraire l’aboutissement logique et tragique.

La diversité  des êtres humains crée une tension, or la démarche postmoderne consiste à la résoudre en écartant toute échelle de valeur. Etant donné qu’il est impossible de démontrer qu’une vision du monde est supérieure à une autre, à chacun de revendiquer la sienne. Le postmodernisme s’interdit de contester tout particularisme culturel ou individuel. Chaque être humain à non seulement droit à l’étrangeté, mais est invité à la revendiquer haut et fort.

Le postmodernisme postule que tout ce qu’il y a de détestable dans la condition humaines relève de la domination. Toute organisation sociale ayant tendance à produire des hiérarchies, c’est la porte ouverte aux abus. Les postmodernes prônent l’égalité, mais déclarent en même temps que les hommes sont prisonniers de leurs prédicats ethnocentriques. Mais si l’on pose que toute vérité est relative, et qu’en même temps que cette assertion est vraie, alors il y a là une impasse logique : si toutes les cultures se valent on ne comprend pas en quoi la civilisation occidentale serait moins respectable que les autres, or c’est néanmoins l’un des principaux postulats postmodernes, qui décrète que cette civilisation est fondée sur le patriarcat, donc sur l’inégalité, donc sur la domination.

Pour la pensée postmoderne l’homme occidental doit respecter les autres cultures, même quand ce n’est pas réciproque. Il s’ensuit que le monde occidental doit tolérer l’intolérance, et l’on assiste à ce paradoxe qui fait que les postmodernes exigent l’égalité entre femmes et hommes, mais revendiquent en même temps le droit oxymorique des femmes d’être soumises. Il s’agit d’une acrobatie intellectuelle consistant par exemple à présenter le voile islamique comme une expression de la liberté de la femme et non de son assujettissement.

Le postmodernisme refuse d’appréhender l’individu comme étant doué d’autonomie mentale. Tout homme est déterminé par sa communauté, sa culture et son histoire, ce qui permet à  Michel Foucault[23] de décréter la « mort de l’homme », en écho et à celle de Dieu par Nietzsche[24].  Pour Foucault « l’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine [25]». Il n’existe donc en réalité pas d’anthropologie  universelle dans la pensée postmoderne. C’est ainsi que pour Foucault la folie, la maladie ou la sexualité ne sont que des constructions sociales, n’existent que dans l’imaginaire, l’individu n’étant que le produit d’un monde structuré et structurant. Mais si l’homme n’est jamais que le produit de sa généalogie, on ne voit pas en quoi celui-là même qui le postule échapperait à sa propre règle, ce qui fait que la pensée postmoderne est en réalité un délire tautologique.

[1] « Contribution à la critique de l’économie politique »

[2] Ecrivain humaniste et poète français du 16ème siècle

[3] Discours de la servitude volontaire.

[4] Publié en 1848 par Karl Marx et Friedrich Engels.

[5] Ce terme est employé ici dans l’acception anglo-saxonne, qui désigne la philosophie postmoderne et non l’art postmoderne

[6] Néologisme de  l’historien Pierre-André Taguieff dans son ouvrage « La Nouvelle Judéophobie ».

[7] Philosophe et essayiste français.

[8] Film documentaire d’Yves Azeroual sur l’islamo-gauchisme.

[9] Journaliste, essayiste, réalisatrice et militante féministe française.

[10] Film documentaire d’Yves Azeroual sur l’islamo-gauchisme

[11] Cnews, émission « Face à l’Info » du 08/02/2021.

[12] Psychologue clinicien et intellectuel canadien, professeur de psychologie à l’Université de Toronto.

[13] Romancier et essayiste français.

[14] (« Un coupable presque parfait », Pascal Bruckner, 2021, Editions Grasset

[15] Philosophe français mort en 1984. Référence majeure de la pensée postmoderne.

[16] « Dits et écrits, tome 2,  Gallimard, 2001.

[17] Philologue, philosophe, poète  allemand mort en 1900.

[18] Concept nietzschéen consistant pour l’homme à se dépasser pour échapper au nihilisme.

[19] Nietzsche, « Crépuscule des idoles »

[20] Philosophe, écrivain et essayiste français.

[21] Poème philosophique de Nietzsche.

[22] Michel Onfray à propos du roman « Zarathoustra » de  Nietzsche:

[23] Philosophe français décédé en 1984, associé à la philosophie postmoderne.

[24] Nietzsche proclame la morte de Dieu dans plusieurs de ses ouvrages, dont « Le Gai Savoir »

[25]  « Les Mots et les choses », Editions Gallimard, 1990

Woody Allen et la femme.

Saisir la pensée de Nietzsche n’est pas facile, mais Woody Allen nous y initie sans même en avoir conscience. Cette pensée s’exprime entre raison et passion, harmonie et rage, ordre et transgression, sensé et insensé, réel et imaginaire, angoisse et humour, technique et art, le tout par delà le bien et le mal.

Ces films traitent souvent du gouffre entre désir masculin et féminin. Ce thème est en filigrane de chaque scénario, même quand ce n’est pas le cœur de l’intrigue. La sexualité masculine y est décrite comme ne pouvant être comprise par les femmes. Tout juste peuvent-elles intérioriser que l’homme est différent, mais sans jamais comprendre en quoi cela consiste.

« Le sexe apaise les tensions, l’amour les provoque », dit Woody Allen. L’immédiateté de la pulsion sexuelle masculine oblige l’homme à se tempérer au moyen de la dissimulation, voire à celui d’une sorte d’hypocrisie. La raison en est que cette pulsion ne se confond pas avec l’amour, de la même manière que la vue ne se confond pas avec l’ouïe. Cette réalité est très obscure pour la femme.

Il y a parfois des personnages féminins qui donnent l’impression qu’en matière sexuelle elles se comportent « comme des hommes », mais il y a toujours un moment ou il s’avère que ce n’était qu’un leurre (pas forcement conscient, une « ruse de la nature » comme dit Schopenhauer). Ces femmes s’offusquent alors de ce que l’homme ait pu les prendre au mot quand sonne l’heure du passage à l’acte.

Un schéma récurrent dans les films de Woody Allen consiste à mettre en scène un homme et une femme, parfois dans l’intimité de la chambre à coucher, où ils se demandent l’un l’autre ce qui est arrivé à leur couple, a priori assorti et qui a de beaux souvenirs communs. Le déclenchement de cette remise en question est généralement le constat qu’ils ne font plus l’amour. La femme dit invariablement que c’est passager, que cela reviendra, et demande à son partenaire de patienter, mais lui s’impatiente.

Le désir d’enfant  qu’éprouve la femme surgit dans plusieurs films sans que l’on sache au juste s’il s’agit d’une aspiration à la maternité, d’un piège pour verrouiller la relation, ou au contraire pour la femme de se passer d’un géniteur superflu une fois l’enfant advenu. La réaction masculine est dans ce cas à l’opposé : sa pulsion sexuelle se confond avec sa raison d’être, mais comme il peine à l’admettre il diffère le projet sans en dévoiler la raison.

Extrait d’un monologue de ses films (Je reprends de mémoire sans garantir la littéralité, mais le sens y est) : « Je pense au sexe en permanence. Cela ne me lâche jamais, à aucun moment du jour ou de la nuit.  Tout le monde est-il comme cela ? Même le Président  des Etats-Unis ? [il s’interrompt en prise  à une hésitation, puis poursuit :] « bon, ce n’est peut-être pas un bon exemple [on est en plein scandale Clinton – Lewinsky], mais les autres ? Hein, les autres ?

Woody Allen confie dans son autobiographie que son plus grand regret est de n’avoir jamais réalisé un seul grand  film malgré les moyens mis à sa disposition. Mais même s’il est difficile de déterminer lequel pourrait être considéré comme un chef-d’œuvre, sa filmographie est un tout dont chaque partie parle à sa manière de la condition humaine ; c’est en cela que la totalité de son œuvre est au fond un grand  film dans tous les sens du terme. 

J’accuse le boycott de J’accuse

Né en 1933, Roman Polanski n’avait pas vocation à devenir l’un des plus grands cinéastes de tous les temps. Petit de taille, cet grand artiste est un rescapé de la Shoah, qui n’a dû le salut qu’à son évasion du ghetto de Cracovie à l’âge de huit ans, et qui ensuite fut privé d’école parce que Juif.

La mère de Polanski a été assassinée au camp d’extermination d’Auschwitz alors qu’elle était enceinte, et bien des années plus tard son épouse, elle aussi enceinte, a  été massacrée par des monstres. Son père quant à lui a survécu au camp de concentration de Mauthausen.

Polanski a été condamné en 1977 aux Etats-Unis pour abus sexuel sur Samantha Geimer, une jeune fille mineure. Le féminisme contemporain incite à la libération de la parole, ce que Samantha Geimer a mis en pratique en accordant son pardon à Polanski et en déclarant que  sa mésaventure ne l’a traumatisée ni mentalement ni physiquement.  La libération de la parole, c’est aussi cela. 

A chacun de se faire une idée de l’homme Polanski, mais rien dans son œuvre n’est illicite. Les Césars décernés à son film « J’accuse » constituent avant tout un hommage à son talent et à celui de ses collaborateurs.

Non seulement est-il absurde de boycotter « J’accuse », mais il faudrait au contraire en faire la promotion.  Toute opposition à ce film est d’office et d’avance une obstruction au combat contre l’antisémitisme. Les jeunes,  les moins jeunes, les vieux et les ignares en tous genres doivent apprendre ce que fut l’affaire Dreyfus. Qu’ils sachent que cette ignominie a été le terreau de l’antisémitisme de l’Etat français lors de la Shoah. Que c’est l’affaire Dreyfus qui a accouché du régime de Vichy, celui-là même qui a décrété  le « Statut des Juifs » et qui les a envoyés à la mort dans les camps nazis.

Mais l’affaire Dreyfus a aussi accouché d’un autre enfant : l’Etat d’Israël. 

Matzneff ou la question du consentement

Vanessa Springora  est une auteure et réalisatrice française,  actuellement directrice des éditions Julliard. Elle a récemment publié chez Grasset un récit autobiographique intitulé « Le Consentement », où elle raconte sa liaison avec l’écrivain Gabriel Matzneff alors qu’elle n’avait que 14 ans.

Le livre de Vanessa est clair, concis, et assez lucide compte tenu des circonstances. Elle se dit marquée à jamais de ce que Matzneff l’ait séduite, manipulée et mystifiée alors qu’elle sortait à peine de l’enfance. Elle explique qu’elle s’est donnée corps et âme à ce quinquagénaire parce que « jamais aucun homme ne l’avait regardée de cette façon », et parce qu’elle s’était « sentie désirée pour la première fois » . Il apparaît donc qu’elle reproche surtout à Matzneff de l’avoir déçue : « La situation aurait été bien différente si, au même âge, j’étais tombée follement amoureuse d’un homme de cinquante ans qui, en dépit de toute morale, avait succombé à ma jeunesse. …si j’avais eu la certitude d’être la première et la dernière, si j’avais été, en somme, dans sa vie sentimentale, une exception. Comment ne pas lui pardonner, alors, sa transgression ? L’amour n’a pas d’âge, ce n’est pas la question », estime encore aujourd’hui Vanessa.

Ce n’est donc pas la transgression en elle-même qui semble avoir traumatisé Vanessa, mais plutôt la sensation d’y avoir être entraînée par un homme qui prétendait l’aimer  alors qu’elle estime après coup qu’elle n’a jamais été pour lui autre chose qu’un objet sexuel. Elle trouve que la partie  était inégale entre elle, fille à peine pubère, et cet écrivain célèbre qui se servait de son aura pour séduire. Mais Vanessa contextualise son histoire en précisant que  « dans les années soixante-dix, au nom de la libération des mœurs et de la révolution sexuelle, on se doit de défendre la libre jouissance de tous les corps. Empêcher la sexualité juvénile relève donc de l’oppression sociale et cloisonner la sexualité entre individus de même classe d’âge constituerait une forme de ségrégation. »

De nombreuses personnalités du monde intellectuel et politique étaient à cette époque-là favorables à la dépénalisation de la pédophilie. Cette revendication était même théorisée sur le plan philosophique, et soutenue  par Françoise Dolto, éminente psychologue qui faisait autorité dans le domaine de la pédiatrie. Vanessa rappelle qu’en   1977  « une lettre ouverte en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles entre mineurs et adultes, intitulée « À propos d’un procès », est publiée dans Le Monde, signée et soutenue par d’éminents intellectuels, psychanalystes et philosophes de renom, écrivains au sommet de leur gloire, de gauche pour la plupart. On y trouve entre autres les noms de Roland Barthes, Gilles Deleuze, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, André Glucksmann, Louis Aragon »

Les mineurs en dessous d’un  certain âge n’ont pas le discernement requis pour consentir à des rapports sexuels. Mais c’est tout aussi vrai pour voyager, ou pour d’autres décisions normalement dévolues à la seule discrétion des parents. Dans ces conditions, comment appréhender ce cas où une mère bien sous tous rapports comme celle de Vanessa détermine en conscience que sa fille a atteint la maturité sexuelle, et que partant elle consente à ce que celle-ci batifole avec un adulte ? Nulle part dans le récit n’apparaît-il que la mère de Vanessa aurait été perverse ou malveillante. Elle est au contraire décrite comme une personne intégrée, sociable et travaillant avec sérieux pour assurer son quotidien.

Vanessa n’épargne pas sa mère dans son récit:  « Lorsque je traverse encore des phases de dépression ou des crises d’angoisse irrépressibles, c’est souvent à ma mère que je m’en prends. De façon chronique, je tente d’obtenir d’elle un semblant d’excuse, une petite contrition. Je lui mène la vie dure. Elle ne cède jamais, cramponnée à ses positions. Lorsque j’essaie de la faire changer d’avis en désignant les adolescents qui nous entourent aujourd’hui : Regarde, tu ne vois pas, à quatorze ans, à quel point on est encore une gamine ? elle me répond : Ça n’a rien à voir. Tu étais bien plus mûre au même âge ».

Le déchaînement médiatique qui s’abat sur Matzneff ces temps-ci fait preuve d’un silence assourdissant concernant la mère de Vanessa, alors que celle-ci porte pourtant la responsabilité d’avoir couvert cette relation.  Elle s’est limitée a exiger de Matzneff de ne pas faire souffrir sa fille, suite à quoi  quoi elle s’est accommodée de la situation. Elle invitait même Matzneff à dîner chez elle, et Vanessa décrit dans son livre ces repas bizarres où  ils étaient tous trois « à  table autour d’un gigot-haricots verts, presque une gentille petite famille…». Tout juste la mère veillait-elle  à ce que les grands-parents de Vanessa ne fussent pas mis au courant. Elle pensait qu’ils  « ne pourraient pas comprendre », ce qui laisse entendre qu’elle-même comprenait. Elle n’avait par ailleurs pas perdu tout contrôle sur Vanessa :  celle-ci passait beaucoup de temps avec son amant, mais revenait à la maison lorsque sa mère l’exigeait. Quand Matzneff proposa à Vanessa de l’accompagner aux Philippines sa mère refusa tout net.

Au bout de douloureux tiraillements Vanessa finit par quitter Matzneff. Elle s’en ouvre à sa mère, qui au lieu de s’en  réjouir « reste d’abord sans voix, puis lance d’un air attristé : « Le pauvre, tu es sûre ? Il t’adore ! »

Ce livre ne révèle rien de nouveau sur Matzneff en tant que tel, parce que lui-même a de tous temps relaté ses extravagances dans ses livres. Ce que nous apprenons, en revanche, c’est à quel point le consentement de la mère de Vanessa a été déterminant.  Sa participation, tout comme celle de son entourage, est patente.

Plus de trente ans après les faits la vox populi réclame des sanctions contre Matzneff, mais bizarrement épargne ceux qui, à commencer par la mère de Vanessa, ont été partie prenante ou complaisants. Alors de deux choses l’une : des sanctions pour tout le monde, ou pour personne. Il est peut-être plus raisonnable d’opter pour personne, parce que tout le monde, ça fait trop de monde.

Sarah Halimi ou la justice postmoderne

Sarah Halimi est une femme juive de soixante-cinq ans décédée en avril 2017 après avoir été rouée de coups et défenestrée. L’assassin est son voisin Kobili Traoré, jeune Africain multi récidiviste 20 fois condamné pour violence aggravée ou autres méfaits, mais jamais considéré comme irresponsable.

La cour d’appel de Paris a néanmoins conclu à l’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré. Il ne sera donc pas jugé et devrait sous peu être libéré de son internement en milieu psychiatrique, étant donné qu’il ne souffre de troubles mentaux que lorsqu’il est saisi de pulsions le poussant à casser du juif au nom de l’Islam.

Comment cela est-il possible ? 

La nouvelle épidémie qui sévit dans une certaine intelligentsia, une certaine presse et une certaine magistrature s’appelle la pensée postmoderne. C’est ainsi que cette vision du monde fait l’impasse sur la notion de libre arbitre. L’essence de l’individu au sens postmoderne n’est que le reflet de sa communauté, de sa culture et de son histoire. Il n’y a donc pas d’individus dans la postmodernité: il n’y a que des identités.  Le pluralisme s’est transformé en principe d’égalité à tous crins, ce qui a pour conséquence que l’égalité « est devenue folle », comme dit Finkielkraut.

La décision de la cour d’appel de Paris revient à considérer Kobili Traoré comme un avatar de son identité.  Il ne serait pas plus coupable d’être un assassin drogué antisémite et islamiste que Sarah Halimi n’est coupable d’être une paisible femme médecin juive.  Il semble donc que pour certaines juridictions il est tout compte fait devenu moins important de rendre la justice que de rendre l’égalité.