Zemmour et les Juifs de France

Les Juifs de France ne devraient pas exiger de la nation qu’elle se soucie en priorité de leurs états d’âme. Ce grand pays a d’autres chats à fouetter, or il existe sur notre planète un autre Etat érigé spécialement pour répondre aux revendications juives.

Ils sont pathétiques, ces Juifs qui reprochent à Eric Zemmour de ne pas penser à eux. Assigner à résidence ethnique ce candidat présumé aux élections présidentielles est déplacé, et finit par déboucher sur une sorte de racisme à rebours. Aspirer à ce que 67 millions de Français choisissent leur président en fonction de ce que Zemmour pense ou ne pense pas de Vichy est ridicule.

Zemmour a de Gaulle pour modèle, or il faut se souvenir que c’est grâce à de Gaulle que Pétain n’a pas été fusillé, ni d’ailleurs jugé pour complicité de génocide ; que de Gaulle a œuvré pour le sortir de prison [1], et que lors de la Guerre des Six-Jours en 1967 de Gaulle a tenu des propos antisémites en lâchant Israël en échange de pétrole arabe. Cela n’a pas empêché de nombreux Juifs de voter pour lui.

Ceux parmi les Juifs qui décrient aujourd’hui les accointances de Zemmour avec la droite extrême sont souvent les mêmes qui naguère votaient pour Mitterrand quand il fraternisait avec les communistes, ces autres bienfaiteurs de l’humanité. Par ailleurs Mitterrand faisait fleurir la tombe de Pétain et fréquentait René Bousquet, ce dignitaire de Vichy organisateur de la rafle du Vél’ d’Hiv’.

Zemmour doit ratisser large pour gagner les élections. Son modèle de campagne est analogue à celui de Donald Trump, qui a un gendre, une fille et des petits-enfants juifs, mais qui n’a pas dédaigné les voix des suprémacistes, et qui a pris Steve Bannon – accusé d’antisémitisme – comme stratège politique.

Zemmour se réclame du RPR des années 1980. Mais ce Parti avait juré de ne jamais s’acoquiner avec le Front National. Le RPR a tenu parole, mais en est mort. C’est en retenant cette leçon – et en lecteur assidu de Machiavel qu’il doit être – que Zemmour s’est appliqué depuis des décennies à ne jamais indisposer le FN (maintenant RN), dont les racines sont pourtant – au moins en partie – nazies, fascistes et antisémites. C’est pour ne pas se couper de l’électorat des Le Pen qu’il entretient des relations cordiales avec eux, et échange même un bisou avec Marine quand il va déjeuner avec elle. C’est en ayant cela à l’esprit que l’on comprend ce qui emmène Zemmour à proposer une lecture spécieuse du rôle de Pétain lors du régime de Vichy.

Il faut savoir que pour un Français catholique intégriste, antidreyfusard, nostalgique de l’Action Française, de Bernanos, de Claudel, de Brasillach, de Céline ou de Drumont, cela fait plaisir d’entendre dire que Pétain n’était pas si méchant que ça. Quand Zemmour émet des réserves sur le fait que les enfants juifs massacrés à Toulouse aient été enterrés en Israël, c’est du même ordre : les vétérans du FN y voient une preuve de double allégeance de la part de Juifs qui ne veulent pas reposer en terre de France pour l’éternité.

Les Français vont sans doute devoir choisir entre une France multiculturelle et une France française. Zemmour étant cohérent avec ses principes, il est Juif à la maison et Français à la ville.

**

[1] En mai 1951 de Gaulle déclare lors d’un discours à Oran qu’ « il est lamentable pour la France, au nom du passé et de la réconciliation nationale indispensable, qu’on laisse mourir en prison le dernier Maréchal »

Conférence Georges Bensoussan

Aline Gutelman responsable de l’association GAL annonce une conférence exceptionnelle de l’historien GEORGES BENSOUSSAN:

Georges Bensoussan est un historien français. Ancien responsable éditorial du Mémorial de la Shoah, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont  Une Histoire intellectuelle et politique du sionisme 1860-1940  ( Fayard, 2002)  Juifs en pays arabes. Le grand déracinement 1850-1975  (Tallandier, 2012). Il a dirigé l’ouvrage collectif  Les Territoires perdus de la République ( 3° édition, Pluriel Fayard, 2015). La conférence portera sur son dernier ouvrage  paru en septembre 2021 :   Un Exil français. Un historien face à la Justice . 

L’événement aura lieu le 8 Novembre 2021 à 19:30 heures au domicile de notre ami Daniel Horowitz.

Adresse : Michael Neeman 8, Tel Aviv (Tsomet Glilot)

La soirée s’ouvrira par un cocktail dinatoire.

Le prix de l’entrée est de 125 Shekel par personne. Voici les coordonnées bancaires pour le virement, que vous pouvez augmenter d’un don au profit de l’association GAL,  UBank Habenleumi (26), Branche  287, compte  17243.

Pour réserver veuillez contacter Aline Gutelman (Tel +972(0)546356753. alinegut@hotmail.com). Etant donné le nombre limité de places, seules les réservations effectivement acquittées  avant le 31 octobre seront prises en compte.

Important: conformement aux règles en vigueur concernant le Corona, les participants à la conférence doivent impérativement être détenteurs d’un certificat de vaccination valide.     

A bientôt,

Aline Gutelman

Eric Zemmour et sa France

L’ouvrage « La France n’a pas dit son dernier mot » d’Eric Zemmour est une succession de scènes de vie d’un journaliste politique qui s’étale de 2006 à 2020. Pour ceux qui ne goutent pas ce genre de chronique mais qui ont néanmoins la curiosité de comprendre Zemmour, je recommande l’introduction de l’ouvrage,  et aussi sa conclusion.  C’est là que se trouve condensé l’essentiel de sa pensée.

J’ajoute que lire cet ouvrage en tant que Juif est la meilleure manière de n’y rien comprendre. C’est pour cela que je me suis efforcé de le faire comme si j’étais un Français qui se sentait français.

Voterais-je pour Zemmour si j’en avais la possibilité ? Sans doute que non. Mais voterais-je pour Zemmour s’il y avait un Zemmour israélien ? Sans doute que oui.

Dans l’introduction du livre on trouve résumée la doxa du « politiquement correct »  en dix points :

1) La race n’existe pas, mais les racistes existent.

2) Seuls les Blancs sont racistes.

3) L’identité – qu’elle soit ethnique ou sexuelle – ne doit pas être figée.

4) L’école a pour seule mission de lutter contre les inégalités.

5) La virilité est toxique.

6) L’islam est une religion d’amour.

7) Le capitalisme et le patriarcat tyrannisent les femmes comme ils détruisent la planète.

8) Il n’y a pas de culture française, il y a des cultures en France.

9) L’immigration est une chance pour la France.

10) La France ne peut rien sans l’Europe.

Le livre se termine par un chapitre en forme de conclusion. Le dernier paragraphe est à la fois un hommage à la France et un appel aux Français:

«Nous sommes engagés dans un combat pour préserver la France telle que nous la connaissons, telle que nous l’avons connue. Ce combat nous dépasse tous et de lui dépend l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Il concerne aussi ceux qui nous ont précédés, qui ont forgé la France dont nous avons hérité, la France si belle que nous aimons et que le monde entier admire, ces ancêtres à qui nous devons reconnaissance et respect, alors que nous ne cessons de les abreuver d’insultes et de reproches, ces ancêtres à qui nous devons de préserver la France telle qu’ils nous l’ont léguée. Nous sommes là pour perpétuer l’histoire de France. Pour ceux d’hier et ceux de demain, il ne s’agit plus de réformer la France, mais de la sauver. La France n’a pas dit son dernier mot.» 

Merav Michaeli ou le monde du contraire

Merav Michaeli est une journaliste et femme politique israélienne de 54 ans. Elle est députée du parti travailliste depuis une dizaine d’années, et en exerce actuellement la présidence. C’est une néoféministe radicale qui se revendique « child-free » (sans enfant par choix). Elle pense que le statut de mère est un fardeau, qu’il est source d’inégalité et qu’il constitue un handicap pour la vie professionnelle. Par ailleurs Michaeli est opposée à la GPA[1] (gestation pour autrui), estimant que la location d’utérus relève d’un trafic de femmes.

Michaeli estime que la cellule familiale est un lieu toxique pour beaucoup d’enfants, et qu’ils devraient être enlevés à leurs parents biologiques dès la naissance pour être confiés à l’Etat. Celui-ci se chargerait ensuite de les placer auprès de personnes dûment habilitées à les élever [2].

Michaeli est par ailleurs d’avis que la société devrait supprimer l’institution du mariage, celle-ci étant un vestige d‘une époque où les femmes n’avaient pas de droits[3].

Michaeli, ayant une large audience en Israël, doit avoir influencé de nombreuses femmes à être comme elle « childfree ». Mais la semaine dernière, coup de tonnerre dans un ciel rose : on apprend que Michaeli et son compagnon ont payé une mère porteuse pour mener à bien une grossesse pour leur compte.

Il n’est pas clair si l’embryon transplanté dans cette mère porteuse est génétiquement celui de Michaeli et de son compagnon. Interrogée sur son revirement, Michaeli déclare à la presse qu’elle n’a pas changé d’avis concernant la maternité, mais affirme avoir cédé au désir d’enfant de son compagnon. Aux dernières nouvelles elle n’a pas été soumise au détecteur de mensonge après cette déclaration.

Michaeli n’en est pas à son premier reniement : le parti travailliste qu’elle préside est depuis les origines du mouvement sioniste l’un de ses pionniers les plus illustres. C’est le parti de Ben Gourion, d’Itzhak Rabin et de nombreux autres héros d’Israël. Or Michaeli a décidé de donner un siège à la Knesset à Ibtisam Mara’ana, cinéaste antisioniste qui d’après ses propres dires aurait aimé écrire un scénario où elle imaginerait la destruction de la ville de Zikhron Ya’akov et expédierait ses habitants en Pologne ou aux Etats-Unis, tout en précisant que les Juifs sont un peuple lâche, cupide et dominateur.

Michaeli, femme de gauche, est actuellement ministre dans un gouvernement dirigé par un Premier ministre de droite. A la réflexion c’est logique dans le monde du contraire de Merav Michaeli.

[1] Cet article de 2013 cite le point de vue de Michaeli sur la GPA :

 אני רואה את זה כדבר מאוד מאוד בעייתי, סוג של סחר בגוף של נשים שמתבצע בחדווה שלא מתקבלת על דעתי. האופן שבו אנשים שאין להם יכולת להביא ילדים לעולם פונים לאישה שצריכה לעבור טיפולים הורמונליים, הריון ולידה עם כל מה שכרוך בזה ואז למסור את הילד, איך להגיד זה, זה לא נראה לי כסביר. הרי מי שעושות את זה הן נשים שזקוקות נואשות לכסף, זאת אומרת אלמנט הבחירה פה הוא קצת מפוקפק  לא בכדי חברות הפונדקאות הגדולות הן בכל מיני מקומות נחשלים בעולם בהן הנשים מוחלשות באופן דרמטי. גם במדינת ישראל מי שעושה פונדקאות זקוקה מאוד לכסף, והתמורה שנשים מקבלות עבור פונדקאות היא לדעתי ממש לא בפרופורציה למחיר שהן משלמות בגוף ובנפש על התהליך הזה. »

« אני חושבת שמי שלא יכולה ללדת ונורא רוצה ילדים וילדות הדבר ההגיוני לעשות הוא לאמץ ולא ללכת לפונדקאות, ואני אומרת את זה בלי שום הבדל מגדרי. אבל אם מותר בישראל לעשות פונדקאות אז זה צריך להיות נגיש לכולם. להגיד לך שזה מאבק שאני אנהל בשמחה- פחות. יחד עם זאת, ודאי שלא אתנגד לזה ואהיה שותפה. לעומת זאת, מה שאני כן אנהל בשמחה רבה ובמאמץ גדול זה את השוואת תנאי האימוץ. אין ספק שזה דבר שחייב להיעשות ואנחנו נעשה אותו בהקדם. -To do list  שלי, ודי גבוה

המשפחה הגרעינית, כפי שאנחנו מכירים אותה, היא המקום הכי פחות בטוח לילדים

 המדינה צריכה להציע שני הסכמי ברירת מחדל: אחד הוא המשמורת על הילדים. לילד יכולים להיות יותר משני הורים; הם לא חייבים להיות הוריו הביולוגיים בהכרח, ותנאי נוסף שלדבריה המדינה אמורה לקבוע הוא שאדם שיזכה להיות הורה לילד יהיה חייב לעמוד בקריטריונים שהמדינה תפקח עליהם, ובמסגרתם ציינה כי  זה צריך לכלול הרבה חופש עבור הילד, להיות מי שהוא או היא

[3] Il s’agit d’un discours d’une vingtaine de minutes à la télévision australienne, où Michaeli plaide pour l’annulation du mariage, arguant que cette institution n’a d’avantage que pour les hommes. Ce discours se termine par un appel vibrant aux femmes les exhortant à ne pas se marier:

« We must cancel marriage, so we can have a new dream, or better yet, many kinds of new dreams. And until then, create your own agreements, have your own arrangements, but, needless to say, don’t get married.

L’âme des peuples

Bien que né en Suisse eu égard aux aléas de la Seconde Guerre Mondiale, ma jeunesse  et l’essentiel de ma vie adulte s’est déroulée en Belgique, à Anvers. Mes parents étaient polonais, mais s’exprimaient en yiddish. J’ai été scolarisé en flamand, mais la communauté juive était francophone.

Je ne me suis jamais identifié comme Suisse, Polonais ou Flamand, mais comme Juif. Il n’empêche que je me considérais comme citoyen belge à part entière, et que je ne voyais aucune incompatibilité entre cette citoyenneté et mon appartenance au peuple juif.

Il y avait parmi la population un antijudaïsme endémique, mais l’Etat lui-même n’était pas antisémite, et était même plutôt bienveillant envers la communauté juive. Celle-ci en tous cas était reconnaissante de vivre dans un Etat de droit, bien que constituant un peuple dans le peuple. En effet, il n’est pas anodin de relever que les cérémonies officielles des institutions juives d’Anvers se clôturaient non seulement par l’hymne national belge, mais aussi par l’hymne national israélien.

L’école juive que je fréquentais appliquait le programme d’Etat avec rigueur, mais nous avions en plus de cela deux heures quotidiennes d’hébreu, de judaïsme et de sionisme. Mais, bizarrement, personne parmi les parents d’élèves ou les élèves eux-mêmes ne trouva jamais anormal que l’on nous enseignât que nos ancêtres étaient des Gaulois.  Nous étions même plutôt fiers d’apprendre  que Jules César considérait que « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves »[1].

Je n’ai jamais été politisé, mais au fur et à mesure de la construction de l’Europe, je trouvais qu’en plus d’être juif il était légitime que je m’identifie aussi comme Européen.  Lors de la Seconde Guerre Mondiale, Hannah Arendt elle-même avait promu l’idée d’une nation juive à intégrer au sein d’une future Europe Fédérale qu’elle appelait de ses vœux. Elle pensait qu’après la Guerre  « les Juifs devraient y être reconnus en tant que nation, et représentés en tant que tels au Parlement européen[2].

Je savais pour ma part que l’Europe n’était pas une nation, mais j’étais en faveur d’une intégration des peuples qui la constituaient, qui finiraient par former une entité qui s’appellerait les « Etats-Unis d’ Europe », à l’image des Etats-Unis d’Amérique. En plus des atouts économiques qu’un tel projet ne manquerait pas de susciter,  je pensais que l’interdépendance de peuples qui s’étaient combattus pendant si longtemps rendrait désormais la guerre impensable.

Je considérais les eurosceptiques comme réactionnaires et archaïques, et j’ai été choqué le jour où les Britanniques sont sortis de l’Union Européenne. J’y voyais un craquement dans cette Europe occidentale pacifiée et prospère. Je pensais par ailleurs qu’une Europe politique était compatible avec des particularismes régionaux, et qu’il n’y avait pas de mal à ce que ces nations du vieux continent cèdent une part de leur souveraineté à un pouvoir central. Je savais que le chemin serait long, mais je pensais que cela correspondait au bien commun.

Mais à l’âge de la retraite, après avoir fait mon Alyah, ma perspective concernant l’avenir de l’Europe à changé.  Quand j’ai pris conscience qu’en Israël ma citoyenneté et mon identité se confondaient, j’ai compris du même coup ceux qui voient dans l’Union Européenne un piège pour l’âme des peuples qui la constituent.

Par association d’idées j’espérais que le jour arriverait où Israël aurait des relations apaisées avec ses voisins, mais pas au point de se fondre en une entité supranationale qui s’appellerait les « Etats-Unis du Moyen-Orient ».

J’ai le sentiment que les peuples peuvent vivent en bonne entente les uns à côté des autres,  mais qu’ils n’ont pas vocation à vivre les uns avec les autres.

[1] « Guerre des Gaules », Jules César

[2] « Hannah Arendt.  Ecrits juifs » Fayard, 2011.

 

Guerre et paix

Il y a plus de deux décennies je suis en vacances à Courchevel. Le temps est radieux et je décide de prendre le télésiège qui donne accès aux autres stations de cet immense domaine skiable.  Je médite au fil de la montée sur le bonheur de pratiquer le ski. C’est une de ces journées parfaites qui n’existent qu’en montagne. Silence  total, ciel immobile, et  un soleil d’hiver qui éclaire les sommets enneigés dans toute leur splendeur. Je me réjouis à l’avance de la descente que je suis sur le point d’entamer.

Tout à coup surgissent de nulle part quatre chasseurs de l’armée de l’air qui filent en formation vers l’Est. Ils volent bas, et j’arrive à  distinguer la silhouette des pilotes. Quelques secondes plus tard ils prennent de l’attitude et disparaissent dans l’azur, laissant derrière eux une traînée blanche qui se dissipe aussitôt.

Je passe une heure à enchainer les descentes. Je m’arrête au bout d’un moment sur une crête qui surplombe la vallée afin de reprendre mon souffle et admirer le paysage. Un vrombissement lointain me signale un nouveau passage d’avions. Je lève la tête et aperçois ce qui me semble être la même escadrille que tout à l’heure, mais qui se déplace d’Est en Ouest cette fois-ci.  J’ai l’impression que ces appareils ont quelque chose de changé. Ils ont une allure plus fine, moins pesante. Je les suis du regard, et tout à coup je comprends : ils n’ont plus de bombes accrochées sous leurs ailes.

Je me souviens que la guerre fait rage en Yougoslavie, à trente minutes des Alpes du Nord.  Mission accomplie, ces pilotes rentrent à leur base après avoir largué leurs bombes sur leurs objectifs. Bien que je ne sois pas concerné par ce conflit j’ai assisté à un de ces épisodes au cours desquels des hommes bombardent d’autres hommes. Perplexe, j’essaie d’intérioriser ce que je viens de vivre.  Finalement je me dis que rien de cela n’a pas de sens, et je continue à tracer la neige de vallée en vallée comme si de rien n’était.

Quelques heures plus tard les ombres s’allongent, le soleil disparaît, et il commence à faire très froid. Je me dis qu’il est temps de rentrer.

C’était vraiment une belle journée.

Zemmour et Vichy ou la confusion des sentiments

Le « Suicide français » est un ouvrage de l’écrivain, journaliste et intellectuel Éric Zemmour. La thèse qui sous-tend cet essai est que la France est en déclin.  Un des chapitres contient un passage tendant à réfuter la manière donc Robert Paxton, historien de la Seconde Guerre Mondiale, analyse le régime de Vichy.

Zemmour note que Paxton constate dans son livre « La France de Vichy » que les trois quarts des Juifs français ont pu échapper à la mort sous le gouvernement de Pétain. L’explication en serait, d’après Paxton, que ce sont les opposants au régime, parmi lesquels les « Justes  des  Nations », qui ont sauvé ces  Juifs.

Mais, s’interroge Zemmour,  si l’on estime que  ce sont ces français-là qui ont rendu possible un sauvetage d’une telle ampleur,  comment se fait-il que les Hollandais n’ont pas réussi à en faire autant ? Le nombre de leurs « Justes » était supérieur celui de la France, mais les Juifs des Pays-Bas ont néanmoins été exterminés à près de 100 %.

D’après Zemmour, Paxton a tort de considérer que le régime de Vichy relevait du mal absolu. Il pense plutôt que l’intention avait été de se placer entre le marteau et l’enclume afin de modérer la folie criminelle nazie. Après tout la France avait été écrasée par un ennemi qui ne lui laissait guère le choix. Vichy aurait donc, dans ces conditions, pris le parti de jouer une sorte de double-jeu en  tentant de sauver ce qui pouvait l’être, tout en faisant mine de collaborer avec l’occupant.

Zemmour cite Raul Hilberg, spécialiste de l’histoire de la Shoah, selon lequel le gouvernement de Vichy se serait efforcé de contenir les exigences allemandes concernant les  Juifs. Mais ces pressions devenant de plus en plus intenses, il y eut un stade où Vichy ne pouvait plus s’y opposer de manière efficace.  En désespoir de cause le régime dut se résigner à lâcher les Juifs étrangers en échange de la vie sauve pour les Juifs français.

Zemmour soutient que le régime de Vichy étant essentiellement nationaliste, il ne lui restait qu’à se servir du peu de souveraineté qui lui restait pour protéger ses nationaux. Vichy aurait donc eu à cœur de protéger les Français juifs non pas parce qu’ils étaient juifs, mais parce qu’ils étaient français.

Petit saut en avant dans l’Histoire. En 1976 un vol d’Air France en provenance de Tel-Aviv est détourné par des terroristes palestiniens et allemands, et atterrit à l’aéroport d’Entebbe en Ouganda.  Les preneurs d’otage libèrent les passagers non-Juifs, mais enferment les Juifs dans un hangar. Il y a là comme un écho au « Statut de Juifs » de Vichy. Mais contrairement à Pétain, le commandant de bord Michel Bacos et son équipage décident de rester avec les Juifs jusqu’à leur libération.

Zemmour dénonce volontiers la soumission actuelle de la France à l’Islam, à l’Union Européenne, à la Chine ou aux Etats-Unis, mais bizarrement trouve des circonstances atténuantes à la soumission de  Vichy aux nazis. La fibre  nationale de Zemmour est respectable, mais en faire l’unique vecteur de la conscience quand elle est confrontée à la barbarie confine à l’inconscience. Trouver qu’il est légitime de discriminer entre humains aux prises avec la mort sur base de la seule préférence nationale témoigne d’une perte de repères.

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, Rudolf  Kastner est un notable qui dirige le « Comité d’Aide et de Secours » des Juifs hongrois. Il négocie avec les nazis le sauvetage de 1684 Juifs en échange d’argent, d’or et de diamants. Mais outre le côté sordide de la transaction, il minimise sous la pression des nazis ce qui attend les Juifs qui n’ont pas les moyens de s’acheter la liberté.

Après la guerre, un journaliste Israélien accuse Kastner d’avoir collaboré avec les nazis. Il est poursuivi pour diffamation.  L’affaire prend une ampleur inattendue et se transforme en enquête sur la Shoah de Hongrie. Au bout du procès le tribunal donne raison au journaliste.  Le juge étaie sa décision en disant que du seul fait d’avoir traité avec les Nazis « Kastner avait vendu son âme au diable » .

Les arguties de Zemmour, aussi pertinentes soient-elles, ne tiennent pas devant l’ignominie d’un Vichy qui avait, lui aussi, vendu son âme au Diable.

פונדקאות לכולם במדינת ישראל

פונדקאות  היא נשיאת עובר על ידי אישה עד ללידת התינוק על מנת להעבירו לצד שלישי. לפונדקאית אין זכויות וגם לא חובות כלפי הילד שעתיד לבוא לעולם. ברגע שהיא יולדת, היא מעבירה את התינוק להורים המיועדים על פי תנאים שסוכמו מראש בחוזה

הפונדקאות אושרה בישראל בשנת 1996 עבור זוגות הטרוסקסואלים, וזמן קצר לאחר מכן תוקנה לטובת נשים רווקות. אולם בהתחשב בכך שהחוק עדיין היווה אפלייה, בית המשפט הגבוה לצדק הרחיב אותו בסופו של דבר,בשנת 2018 , גם לזוגות חד-מיניים ולרווקים

אך עצם חקיקה בנושא הפונדקאות אינה הגיונית מכיוון שלא משפטנים ולא מדענים, אינם כשירים לפתור שאלות אתיות. תפקיד השלטון הוא לאזן את יחסי גומלין בין האזרחים, ולא לקבוע ערכים. לכן עדיף שהמדינה לא תתערב בחופש האונטולוגי של בני אדם

בנוגע לפונדקאות, השאלה היא האם היא זכות במובן « משפט הטבע ». « משפט הטבע » ,שגם  מכונה « החוק הטבעי » או « הזכות הטבעית », הוא מושג פילוסופי הקובע שלכל בן אנוש יש זכויות טבעיות נצחיות בעצם שייכותו לאנושות. למשל לכל אדם יש זכות לחיים, לבריאות ולחופש

התומכים בפונדקאות טוענים שזכותו של כול אדם להיות הורה מכוח החוק הטבעי

נשים פונדקאיות טוענות שזכותן לשאת עובר זר הינה מכוח החוק הטבעי לנצל את גופן על פי החלטתן

אך באותה רוח חל החוק הטבעי גם על ילדים שמגיעים לעולם על ידי פונדקאות. היות וקולם לא נשמע במועד הולדתם הרי שהם עשויים לבקש הבהרה מאוחר יותר, ויהיה מוצדק לשאול את השאלות הבאות:

האם זה אתי  לשלול בכוונה תחילה  את זכותו הטבעי של הילד לבנות את זהותו בהתאם למוצאו הגנטי, קשריו המשפחתיים ושורשיו התרבותיים?

האם זה אתי  לשלול בכוונה תחילה את זכותו הטבעי של הילד לגדול על ידי זוג המורכב מאישה וגבר?

במילים אחרות,  האם הפונדקאות בכללותה היא אתית?

הסנאט ברומא והכנסת בירושלים

יוליוס קיסר הוא מחזה של שייקספיר המתאר את הקנוניה נגד קיסר, את ההתנקשות בו ואת מלחמת האזרחים    שלאחריה

בתחילת המחזה אנו רואים את קיסר בשיא תפארתו לאחר שניצח את אויביו הפנימיים והחיצוניים. הוא שולט על רומא והוא בעל כוחות יוצאי דופן. יריביו חוששים כי הסנאט עלול להכתיר אותו כמלך וכך ישים קיסר קץ לרפובליקה. ברוטוס, שקיסר רואה אותו כבנו המאומץ, מתכנן עם סנאטורים אחרים לחסל אותו. כשקיסר מגיע לסנאט הוא נדקר על ידי ברוטוס ושותפיו ומתמוטט כשרוצחיו מתבוססים בדמו

השמועה על הפיכת השלטון מתפשטת ברומא ותושביה נוהרים לסנאט כדי לנסות להבין מה קרה. אנטוניוס, יריבו של ברוטוס, מתחנן אליו לחוס  על חייו כדי שיוכל להספיד את קיסר לפני העם. ברוטוס מסכים, אבל מחליט  להיות  הראשון שינאם

הוא משתמש במיטב כישוריו הרטוריים ומתחיל בקולניות עם הקריאה  « רומאים, אזרחים, חברים[1] ». הוא מצהיר את נאמנותו ומחוייבותו המוחלטת לרפובליקה.  הוא מצדיק את מעשיו באומרו « לא מכיוון שאהבתי את קיסר פחות, אלא מכיוון שאהבתי את רומא יותר« , ומצטער שקיסר שכח את טובת העם וששיכרון הכוח השחית אותו. « קיסר אהב אותי« – נזכר ברוטוס – « ולכן אני מבכה אותו; קיסר היה בר מזל, ולכן אני שמח; קיסר היה אמיץ, לכן אני רוחש לו כבוד. אבל הוא היה שאפתן, ולכן הרגתי אותו[1] ». הוא מודה שלא החליט בקלות על חיסולו של קיסר, אבל  כמה שהדבר הזה נורא, הוא נעשה בשם העם וחירותו. הוא מנצל את ההזדמנות להופיע  כמנהיג  ממלכתי, הרואה את מחוייבותו למדינה כערך עליון. בשלב זה זוכה ברוטוס לשבחים רועמים והקהל מצדד בו חד משמעית

אז מופיע אנטוניוס, חבר נעוריו של קיסר. הוא לא יכול להרשות לעצמו לסתור באותו הרגע  את ברוטוס, שזה עתה זכה לתמיכת העם. הוא גם שולט באומנות הרטוריקה ומתחיל את נאומו בהקדמה מעורפלת: « רע, רומאים, בני ארצי, אנא הטו אל אוזן ושמעו. באתי לקבור את קיסר, לא להללו. גנותו של אדם נותרת עם מותו, אך זכויותיו הן נטמנות עם גופתו, וכך יהא גם על קיסר[1] « . אנטוניוס משתמש בכישוריו כדי לגרום לקהל לשנות את דעתו. בתחילה הוא מסכים למראית עין עם יריבו, אותו הוא מכנה « ברוטוס האציל[1] « . הוא מרעיף עליו שבחים וחוזר שוב ושוב באומרו « כי ברוטוס איש כבוד [1] ». אך יחד עם זאת הוא תוהה מה יכול להצדיק מעשה כל כך נורא על ידי אדם כה נכבד. הוא מפריך את טענתו של ברוטוס שקיסר היה שאפתן מדי, ונזכר כי סירב לכתר שהציע לו הסנאט. הוא מאשים את אזרחי רומא בכך שהם כפויי טובה. כדי להמחיש את טענותיו הוא פותח את צוואתו של קיסר, שממנה מסתמן כי הוריש חלק ניכר מהונו לעם. על מנת להמחיז את טענתו הוא סוחב את גופתו עקובת הדם של קיסר על מדרגות הסנאט. הג’סטה הזו, בנוסף לצוואה, נוגעות לליבו של הקהל, שמשנה לאלתר את עמדתו ומצדד הפעם עם אנטוניוס

הנאומים הסותרים של ברוטוס ואנטוניוס ורבגוניותו של  הקהל מעלים את השאלה על המוסריות של הרטוריקה. זהו נושא הדיאלוג של אפלטון[2] שכותרתו « גורגיאס« . במהלך דיאלוג זה מבקש סוקרטס מגורגיאס להגדיר את הרטוריקה. גורגיאס משיב שמדובר באומנות השכנוע. שואל אותו סוקרטס לשם מה אמנות זו. גורגיאס נבוך אך מודה שזו שיטת השכנוע, ולא שיטת ההנמקה. כשסוקרטס דוחף אותו לפינה, גורגיאס מודה כי מטרת הרטוריקה היא לנצח במילים, אך בלי קשר  לידע. הוא ממחיש זאת על ידי סיפור על מטופל שסירב לתרופה שקבע רופאו. גורגיאס משכנע את המטופל לציית לרופא. אז  מציין סוקרטס כי גורגיאס שכנע את המטופל מבלי שידע דבר ברפואה, וייתכן שהוא הטעה אותו. מזה מסיק סוקרטס שרטוריקה יכולה לתמוך בכל טיעון והיפוכו, ולכן היא מסוכנת כי היא מאפשרת מניפולציה על ההמונים, בדיוק כפי שעשו אנטוניוס וברוטוס

האמת היא שבתקופת אפלטון הרטוריקנים עצמם נהגו להתיימר שהם יכולים להגן על תזה והיפוכה באותה עוצמה. לכן סבור סוקרטס שהרטוריקה חסרת ערך אם אין היא מבקשת שום דבר אלא לשכנע על ידי מילים יפות. לסיכום הוא טוען שכדי שהרטוריקה תיחשב לערכית, היא חייבת להיות משועבדת לפילוסופיה, אחרת היא סתם שקר

יותר מאלפיים שנה אחר כך כותב ארתור שופנהאואר [3] חיבור שכותרתו הוא  » 38  דרכים לנצח  בוויכוח » [4]. הוא סוקר את שיטות השכנוע באמצעות תכסיסים המעוררים רגשות, אך מבלי להתייחס למציאות. הוא מצטט את אריסטו שאומר, « אין דעה, אבסורדית ככל שתהיה, שבני אדם לא יאמצו במהירות ברגע ששוכנעו שהיא מקובלת. הם כבשים שעוקבים אחר האיל המוביל אותם כרצונו: קל להם יותר למות מאשר לחשוב. » (תרגום חופשי)

והמבין יבין, היה אומר אבן עזרא[4]

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1 תרגום מאת עופרה עופר אורן

2 יצירותין של אפלטון מוצגות בדרך כלל בצורה של דיאלוג פילוסופי בין דמויות

3 פילוסוף גרמני של המאה המאה ה-19, תיאורטיקן של מושג הרצון בטבע

4 רב אנדלוסי מהמאה ה מאה ה-  12 מתרגם, משורר, פילוסוף, מתמטיקאי ואסטרונום. ידוע שציין סתירות כרונולוגיות בחומש

Sénat de Rome et Knesset de Jérusalem

Avertissement : toute ressemblance entre cet article et l’actualité politique ne saurait être le fruit du hasard.

« Julius Caesar » est une tragédie de Shakespeare qui relate la conspiration contre Jules César, son assassinat et la guerre civile qui s’ensuivit.

Au début de la pièce on voit César au sommet de sa gloire après avoir triomphé des ses ennemis, à l’extérieur comme à l’intérieur. Il est le maître de Rome et dispose de pouvoirs exceptionnels. Ses rivaux craignent qu’à la prochaine réunion du Sénat  il ne se fasse couronner, et ne mette ainsi fin à la République.  Brutus, que César considère pourtant comme son fils, projette avec d’autres sénateurs de l’assassiner à la première occasion. Au jour dit, à peine arrivé au Sénat, César est poignardé en pleine séance par Brutus et ses acolytes, et s’effondre dans une mare de sang.

La rumeur du coup d’Etat se répand dans Rome, et les citoyens affluents vers le Sénat pour apprendre ce qui s’est passé. Antoine, allié de César et rival de Brutus,  demande néanmoins d’avoir la vie sauve afin de pouvoir prononcer l’oraison funèbre de César devant le peuple. Brutus accepte, mais impose de le faire avant lui.

Il commence par un sonore « Romains, compatriotes et amis[1] » et s’emploie à justifier l’assassinat de César au moyen de la rhétorique.  Il met en avant sa loyauté envers Rome, en déclarant « Ce n’est pas que j’aimasse moins César, mais j’aimais Rome davantage » Il déplore que le pouvoir ait fini par griser César au point de lui faire oublier le bien public. «César m’aimait, dit Brutus, et je le pleure, il fut fortuné, et je m’en réjouis ; il fut vaillant, et je l’en admire ; mais il fut ambitieux, et je l’ai tué » Brutus précise qu’il ne s’est résolu à son geste qu’en désespoir de cause, et assure que cet assassinat, aussi déplorable soit-il, a été commis au nom du peuple, et de celui de la liberté.  Il saisit l’occasion pour se profiler en homme d’Etat aspirant au pouvoir, mais avec le devoir comme valeur suprême.  Il est acclamé par la foule, désormais acquise à sa cause.

Apparaît alors Antoine, ami d’enfance de César.  Il ne peut contredire Brutus d’emblée, puisque celui-ci vient d’obtenir le soutien populaire. Il commence par un préambule quelque peu ambigu : « Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l’oreille. Je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os : qu’il en soit ainsi de César. »

Antoine met en œuvre lui aussi son talent rhétorique pour essayer de retourner l’opinion publique contre Brutus. Il feint d’abord d’être d’accord avec lui, qu’il appelle  d’ailleurs « le noble Brutus ». Il le couvre de louanges, et  répète à plusieurs reprises que « Brutus est un homme honorable ». Mais il s’interroge en même temps sur ce qui a bien pu justifier qu’une personnalité aussi éminente ait pu commettre un acte aussi abominable. Il réfute l’argument selon lequel César aurait été trop ambitieux, et rappelle qu’il avait refusé à trois reprises la couronne que lui proposait le Sénat. Il reproche par ailleurs aux Romains d’être ingrats, et leur lit par un geste emphatique le testament de César, d’où il ressort qu’il lègue au peuple une partie importante de sa fortune. Pour théâtraliser son plaidoyer, il dépose le corps de César ensanglanté et encore chaud sur les marches du Sénat. Ce geste, ajouté au testament qu’il vient de parcourir, bouleverse la foule qui renie Brutus pour le coup, et qui repasse du côté d’Antoine.

Les discours contradictoires de Brutus et d’Antoine et la versatilité de la foule soulèvent la question morale en matière de rhétorique. C’est le thème du dialogue[2] de Platon intitulé « Gorgias ».  Au cours de ce dialogue, Socrate demande à  Gorgias de lui donner une définition de la rhétorique.  Celui-ci répond qu’il s’agit de l’art de convaincre. Socrate lui demande alors à quoi sert cet art.  Gorgias est embarrassé mais finit par admettre qu’il s’agit d’une méthode de persuasion, et non pas de démonstration. Comme Socrate le pousse dans ses retranchements, Gorgias concède que la rhétorique vise à l’emporter par les mots, sans lien avec un quelconque savoir. Gorgias illustre cela en racontant le cas d’un malade qui refusait le traitement prescrit par son médecin, mais qu’à force d’éloquence il a fini par convaincre. Socrate fait remarquer à Gorgias qu’il a convaincu le malade sans rien connaître à la médecine, et qu’il l’a peut-être induit en erreur. Socrate en déduit que comme la rhétorique peut soutenir tout et son contraire, elle est dangereuse parce qu’elle permet de manipuler les hommes, exactement comme quand Brutus et Antoine font tour à tour l’oraison funèbre de César.

Il était de notoriété publique à l’époque de Platon que les rhéteurs eux-mêmes prétendaient pouvoir défendre une thèse et l’opposé avec le même aplomb. Socrate juge donc que la rhétorique est dénuée de valeur si elle ne cherche qu’à convaincre par de belles paroles.  Il pose en conclusion que pour qu’elle puisse être considérée comme vertueuse, la rhétorique doit être subordonnée à la philosophie, c’est-à-dire à la recherche de la vérité, sans quoi elle n’est que mensonge.

Plus de deux millénaires plus tard, Arthur Schopenhauer[3] écrit un essai intitulé « L’Art d’avoir toujours raison[4] ». Il passe en revue les stratagèmes qui permettent de convaincre au moyen d’artifices qui font appel aux affects, mais sans se soucier du réel. Il cite Aristote qui disait « il n’y a pas d’opinion, si absurde soit-elle, que les hommes ne sont pas prêts à embrasser dès qu’ils peuvent pourvu qu’on puisse les convaincre que c’est une vue généralement admise. L’exemple affecte leur pensée et leurs actions. Ils sont comme des moutons, suivant celui qui porte le grelot où qu’il les mène : il est pour eux plus facile de mourir que de réfléchir

« והמבין יבין  », disait Ibn Ezra[5], ce qui donne à peu près « et qui comprend comprendra ».

 

 

[1] Traduction de François-Victor Hugo, comme les autres extraits de la pièce de Shakespeare dans cet article.

[2] L’œuvre de Platon se présente généralement sous forme de dialogue philosophique entre personnages.

[3] Philosophe allemand du 19ème siècle, théoricien du concept de Volonté dans la nature.

[4] Traduction Auguste Dietrich

[5] Rabbin andalou du 12ème siècle. Grammairien, traducteur, poète, exégète, philosophe, mathématicien et astronome. Connu pour avoir relevé des incohérences chronologiques dans le Pentateuque.