Merav Michaeli ou le monde du contraire

Merav Michaeli est une journaliste et femme politique israélienne de 54 ans. Elle est députée du parti travailliste depuis une dizaine d’années, et en exerce actuellement la présidence. C’est une néoféministe radicale qui se revendique « child-free » (sans enfant par choix). Elle pense que le statut de mère est un fardeau, qu’il est source d’inégalité et qu’il constitue un handicap pour la vie professionnelle. Par ailleurs Michaeli est opposée à la GPA[1] (gestation pour autrui), estimant que la location d’utérus relève d’un trafic de femmes.

Michaeli estime que la cellule familiale est un lieu toxique pour beaucoup d’enfants, et qu’ils devraient être enlevés à leurs parents biologiques dès la naissance pour être confiés à l’Etat. Celui-ci se chargerait ensuite de les placer auprès de personnes dûment habilitées à les élever [2].

Michaeli est par ailleurs d’avis que la société devrait supprimer l’institution du mariage, celle-ci étant un vestige d‘une époque où les femmes n’avaient pas de droits[3].

Michaeli, ayant une large audience en Israël, doit avoir influencé de nombreuses femmes à être comme elle « childfree ». Mais la semaine dernière, coup de tonnerre dans un ciel rose : on apprend que Michaeli et son compagnon ont payé une mère porteuse pour mener à bien une grossesse pour leur compte.

Il n’est pas clair si l’embryon transplanté dans cette mère porteuse est génétiquement celui de Michaeli et de son compagnon. Interrogée sur son revirement, Michaeli déclare à la presse qu’elle n’a pas changé d’avis concernant la maternité, mais affirme avoir cédé au désir d’enfant de son compagnon. Aux dernières nouvelles elle n’a pas été soumise au détecteur de mensonge après cette déclaration.

Michaeli n’en est pas à son premier reniement : le parti travailliste qu’elle préside est depuis les origines du mouvement sioniste l’un de ses pionniers les plus illustres. C’est le parti de Ben Gourion, d’Itzhak Rabin et de nombreux autres héros d’Israël. Or Michaeli a décidé de donner un siège à la Knesset à Ibtisam Mara’ana, cinéaste antisioniste qui d’après ses propres dires aurait aimé écrire un scénario où elle imaginerait la destruction de la ville de Zikhron Ya’akov et expédierait ses habitants en Pologne ou aux Etats-Unis, tout en précisant que les Juifs sont un peuple lâche, cupide et dominateur.

Michaeli, femme de gauche, est actuellement ministre dans un gouvernement dirigé par un Premier ministre de droite. A la réflexion c’est logique dans le monde du contraire de Merav Michaeli.

[1] Cet article de 2013 cite le point de vue de Michaeli sur la GPA :

 אני רואה את זה כדבר מאוד מאוד בעייתי, סוג של סחר בגוף של נשים שמתבצע בחדווה שלא מתקבלת על דעתי. האופן שבו אנשים שאין להם יכולת להביא ילדים לעולם פונים לאישה שצריכה לעבור טיפולים הורמונליים, הריון ולידה עם כל מה שכרוך בזה ואז למסור את הילד, איך להגיד זה, זה לא נראה לי כסביר. הרי מי שעושות את זה הן נשים שזקוקות נואשות לכסף, זאת אומרת אלמנט הבחירה פה הוא קצת מפוקפק  לא בכדי חברות הפונדקאות הגדולות הן בכל מיני מקומות נחשלים בעולם בהן הנשים מוחלשות באופן דרמטי. גם במדינת ישראל מי שעושה פונדקאות זקוקה מאוד לכסף, והתמורה שנשים מקבלות עבור פונדקאות היא לדעתי ממש לא בפרופורציה למחיר שהן משלמות בגוף ובנפש על התהליך הזה. »

« אני חושבת שמי שלא יכולה ללדת ונורא רוצה ילדים וילדות הדבר ההגיוני לעשות הוא לאמץ ולא ללכת לפונדקאות, ואני אומרת את זה בלי שום הבדל מגדרי. אבל אם מותר בישראל לעשות פונדקאות אז זה צריך להיות נגיש לכולם. להגיד לך שזה מאבק שאני אנהל בשמחה- פחות. יחד עם זאת, ודאי שלא אתנגד לזה ואהיה שותפה. לעומת זאת, מה שאני כן אנהל בשמחה רבה ובמאמץ גדול זה את השוואת תנאי האימוץ. אין ספק שזה דבר שחייב להיעשות ואנחנו נעשה אותו בהקדם. -To do list  שלי, ודי גבוה

המשפחה הגרעינית, כפי שאנחנו מכירים אותה, היא המקום הכי פחות בטוח לילדים

 המדינה צריכה להציע שני הסכמי ברירת מחדל: אחד הוא המשמורת על הילדים. לילד יכולים להיות יותר משני הורים; הם לא חייבים להיות הוריו הביולוגיים בהכרח, ותנאי נוסף שלדבריה המדינה אמורה לקבוע הוא שאדם שיזכה להיות הורה לילד יהיה חייב לעמוד בקריטריונים שהמדינה תפקח עליהם, ובמסגרתם ציינה כי  זה צריך לכלול הרבה חופש עבור הילד, להיות מי שהוא או היא

[3] Il s’agit d’un discours d’une vingtaine de minutes à la télévision australienne, où Michaeli plaide pour l’annulation du mariage, arguant que cette institution n’a d’avantage que pour les hommes. Ce discours se termine par un appel vibrant aux femmes les exhortant à ne pas se marier:

« We must cancel marriage, so we can have a new dream, or better yet, many kinds of new dreams. And until then, create your own agreements, have your own arrangements, but, needless to say, don’t get married.

L’âme des peuples

Bien que né en Suisse eu égard aux aléas de la Seconde Guerre Mondiale, ma jeunesse  et l’essentiel de ma vie adulte s’est déroulée en Belgique, à Anvers. Mes parents étaient polonais, mais s’exprimaient en yiddish. J’ai été scolarisé en flamand, mais la communauté juive était francophone.

Je ne me suis jamais identifié comme Suisse, Polonais ou Flamand, mais comme Juif. Il n’empêche que je me considérais comme citoyen belge à part entière, et que je ne voyais aucune incompatibilité entre cette citoyenneté et mon appartenance au peuple juif.

Il y avait parmi la population un antijudaïsme endémique, mais l’Etat lui-même n’était pas antisémite, et était même plutôt bienveillant envers la communauté juive. Celle-ci en tous cas était reconnaissante de vivre dans un Etat de droit, bien que constituant un peuple dans le peuple. En effet, il n’est pas anodin de relever que les cérémonies officielles des institutions juives d’Anvers se clôturaient non seulement par l’hymne national belge, mais aussi par l’hymne national israélien.

L’école juive que je fréquentais appliquait le programme d’Etat avec rigueur, mais nous avions en plus de cela deux heures quotidiennes d’hébreu, de judaïsme et de sionisme. Mais, bizarrement, personne parmi les parents d’élèves ou les élèves eux-mêmes ne trouva jamais anormal que l’on nous enseignât que nos ancêtres étaient des Gaulois.  Nous étions même plutôt fiers d’apprendre  que Jules César considérait que « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves »[1].

Je n’ai jamais été politisé, mais au fur et à mesure de la construction de l’Europe, je trouvais qu’en plus d’être juif il était légitime que je m’identifie aussi comme Européen.  Lors de la Seconde Guerre Mondiale, Hannah Arendt elle-même avait promu l’idée d’une nation juive à intégrer au sein d’une future Europe Fédérale qu’elle appelait de ses vœux. Elle pensait qu’après la Guerre  « les Juifs devraient y être reconnus en tant que nation, et représentés en tant que tels au Parlement européen[2].

Je savais pour ma part que l’Europe n’était pas une nation, mais j’étais en faveur d’une intégration des peuples qui la constituaient, qui finiraient par former une entité qui s’appellerait les « Etats-Unis d’ Europe », à l’image des Etats-Unis d’Amérique. En plus des atouts économiques qu’un tel projet ne manquerait pas de susciter,  je pensais que l’interdépendance de peuples qui s’étaient combattus pendant si longtemps rendrait désormais la guerre impensable.

Je considérais les eurosceptiques comme réactionnaires et archaïques, et j’ai été choqué le jour où les Britanniques sont sortis de l’Union Européenne. J’y voyais un craquement dans cette Europe occidentale pacifiée et prospère. Je pensais par ailleurs qu’une Europe politique était compatible avec des particularismes régionaux, et qu’il n’y avait pas de mal à ce que ces nations du vieux continent cèdent une part de leur souveraineté à un pouvoir central. Je savais que le chemin serait long, mais je pensais que cela correspondait au bien commun.

Mais à l’âge de la retraite, après avoir fait mon Alyah, ma perspective concernant l’avenir de l’Europe à changé.  Quand j’ai pris conscience qu’en Israël ma citoyenneté et mon identité se confondaient, j’ai compris du même coup ceux qui voient dans l’Union Européenne un piège pour l’âme des peuples qui la constituent.

Par association d’idées j’espérais que le jour arriverait où Israël aurait des relations apaisées avec ses voisins, mais pas au point de se fondre en une entité supranationale qui s’appellerait les « Etats-Unis du Moyen-Orient ».

J’ai le sentiment que les peuples peuvent vivent en bonne entente les uns à côté des autres,  mais qu’ils n’ont pas vocation à vivre les uns avec les autres.

[1] « Guerre des Gaules », Jules César

[2] « Hannah Arendt.  Ecrits juifs » Fayard, 2011.

 

Guerre et paix

Il y a plus de deux décennies je suis en vacances à Courchevel. Le temps est radieux et je décide de prendre le télésiège qui donne accès aux autres stations de cet immense domaine skiable.  Je médite au fil de la montée sur le bonheur de pratiquer le ski. C’est une de ces journées parfaites qui n’existent qu’en montagne. Silence  total, ciel immobile, et  un soleil d’hiver qui éclaire les sommets enneigés dans toute leur splendeur. Je me réjouis à l’avance de la descente que je suis sur le point d’entamer.

Tout à coup surgissent de nulle part quatre chasseurs de l’armée de l’air qui filent en formation vers l’Est. Ils volent bas, et j’arrive à  distinguer la silhouette des pilotes. Quelques secondes plus tard ils prennent de l’attitude et disparaissent dans l’azur, laissant derrière eux une traînée blanche qui se dissipe aussitôt.

Je passe une heure à enchainer les descentes. Je m’arrête au bout d’un moment sur une crête qui surplombe la vallée afin de reprendre mon souffle et admirer le paysage. Un vrombissement lointain me signale un nouveau passage d’avions. Je lève la tête et aperçois ce qui me semble être la même escadrille que tout à l’heure, mais qui se déplace d’Est en Ouest cette fois-ci.  J’ai l’impression que ces appareils ont quelque chose de changé. Ils ont une allure plus fine, moins pesante. Je les suis du regard, et tout à coup je comprends : ils n’ont plus de bombes accrochées sous leurs ailes.

Je me souviens que la guerre fait rage en Yougoslavie, à trente minutes des Alpes du Nord.  Mission accomplie, ces pilotes rentrent à leur base après avoir largué leurs bombes sur leurs objectifs. Bien que je ne sois pas concerné par ce conflit j’ai assisté à un de ces épisodes au cours desquels des hommes bombardent d’autres hommes. Perplexe, j’essaie d’intérioriser ce que je viens de vivre.  Finalement je me dis que rien de cela n’a pas de sens, et je continue à tracer la neige de vallée en vallée comme si de rien n’était.

Quelques heures plus tard les ombres s’allongent, le soleil disparaît, et il commence à faire très froid. Je me dis qu’il est temps de rentrer.

C’était vraiment une belle journée.

La femme selon Sainte-Postmoderna

Nathalie Lahav est une thérapeute israélienne de 36 ans spécialisée dans le développement personnel et la vie sexuelle. En plus de recevoir des gens en consultation elle publie ses réflexions sur Internet.

Dans une de ses vidéos elle explique ce que, d’après elle, représentent les rapports sexuels dans la psyché féminine. Le  titre en est « Pourquoi les femmes veulent-elles vraiment avoir des rapports sexuels ? » L’adverbe « vraiment » a de quoi surprendre, mais est explicité au fil de la causerie.  

Nathalie s’emploie à déconstruire ce qui motive les femmes. Elle mêle son expérience personnelle à son activité de thérapeute, et en dégage une synthèse pour mettre en évidence un dénominateur commun. Elle estime que ce n’est pas prioritairement le  désir qui pousse les femmes à passer à l’acte, étant donné que, d’après elle, il n’y en a que peu qui sont l’objet d’une pulsion comparable à celle que l’on prête généralement aux hommes. Quand elles le font  malgré tout, c’est, d’après Nathalie, littéralement parce quelle veulent « faire l’amour ».  Elles  aspireraient donc avant tout à être aimées, observées, désirées, adulées et valorisées, etc…, y compris au travers et pendant les rapports sexuels. Nathalie avance qu’en ce qui la concerne en tous cas il ne lui est pratiquement jamais arrivé d’avoir de rapports sans connotation affective.

Elle regrette que l’écart entre la pulsion masculine et féminine soit source de malentendus. Une femme peut, par exemple, s’attendre à ce que l’homme avec qui elle a eu des rapports la veille l’appelle dès le lendemain, alors que lui n’y pense même plus. Elle raconte qu’elle-même n’a découvert que récemment qu’un homme dont elle était amoureuse aimait les corps-à-corps précisément parce qu’il ne se sentait pas engagé, qu’il ne lui devait rien, et qu’il était content de satisfaire sa libido dans ces conditions. Il croyait d’ailleurs qu’elle de son côté éprouvait quelque chose d’analogue, mais ce n’était pas le cas, parce qu’en réalité elle se vivait comme une jeune fille aspirant à l’amour. Il faut donc comprendre de cette histoire que Nathalie était  comblée sur le plan sexuel parce qu’elle était amoureuse,  et que son partenaire était comblé parce qu’il ne l’était pas.

Nathalie admet qu’il arrive que  certaines femmes fassent preuve de duplicité en amour. Elle met en garde les hommes qui pourraient avoir l’impression que ces femmes fonctionnent comme eux-mêmes, mais même si c’est ce qu’elles laissent entendre, il ne faut pas les prendre au mot.

Nathalie répète à satiété que les femmes recherchent l’amour au delà  (et parfois même en dépit, à mon avis)  de l’acte sexuel.  Elle estime que même chez la femme la plus délurée, la plus ouverte et apparemment la plus libérée, sommeille une fille qui ne veut rien d’autre que se sentir aimée. Il apparaît donc selon cette conception que les rapports sexuels ne seraient pour beaucoup de femmes qu’un moyen, et non pas une fin à l’instar de beaucoup d’hommes.

D’une étude réalisée par  « Le Figaro »  en 2018 il ressort que la moitié des femmes interrogées disent avoir du mal à parvenir à l’orgasme, alors que chez les hommes ce n’est que rarement un problème, sauf pathologie manifeste.

Le comportement féminin tel qu’analysé par Nathalie peut être interprété comme une régression au stade de la petite fille qui ne distingue pas l’affectif du sexuel, or c’est ce qui pourrait expliquer la disparité fonctionnelle entre femmes et hommes.

Mais comme les hommes dissocient couramment sexualité et sentiments, Nathalie estime au contraire que ce sont eux qui souffrent d’une régression vers une sorte d’égocentrisme infantile.  Elle pense donc qu’ils devraient être rééduqués de manière à adopter le modèle féminin, qui d’après elle est le plus accompli et devrait être la norme.

Ce déni de l’altérité ontologique des sexes l’un par rapport à l’autre est l’incarnation néoféministe du subjectivisme postmoderne qui privilégie le ressenti au détriment du réel, alors qu’en vérité ce ressenti n’est au fond que du ressentiment.  Il ne s’agit donc plus comme pour le féminisme d’antan d’aspirer à l’égalité des sexes, mais au contraire d’imposer une inégalité nouvelle en inversant les rôles.

Une revanche, en somme.

La bonne action

S. était une pakistanaise qui avait un permis de séjour mais qui ne travaillait pas chez l’hôtelier qui l’avait fait venir en Israël. Au lieu de cela elle faisait des ménages parce que c’était mieux payé quoiqu’illégal. Cette femme de 42 ans était mince et menue mais douée d’une capacité de travail impressionnante. Elle était agréable souriante ponctuelle fiable silencieuse et discrète.

Cela faisait sept ans qu’elle s’occupait de mon ménage. Un jour je la  surprends en pleurs alors qu’elle est au téléphone avec le Pakistan où vivent ses enfants sa mère et son frère.  Une fois qu’elle raccroche je lui demande ce qui ne va pas. Elle m’ouvre son cœur et me raconte que sa famille lui reproche de ne pas lui envoyer assez d’argent. Elle travaille pourtant 10 heures par jour tous les jours sans exception ne prend jamais de vacances et n’a pas un sou vaillant justement parce qu’elle envoie tout ce qu’elle gagne à sa famille . Elle n’a pas de compagnon pas de loisirs pas de plaisirs. Elle s’effondre de fatigue le soir en rentrant du travail pour passer la nuit dans le misérable réduit qui lui sert de gîte.  Elle n’a d’autre projet que de survivre bien qu’elle n’aime pas la vie. 

Ma voiture ayant tendance à se colleter avec les colonnes en béton dans les parkings je l’emmène un jour chez le carrossier pour la faire débosseler.  La veille où je dois en reprendre possession je vais chercher des espèces dans un distributeur de billets pour payer le carrossier. Celui-ci me fait remarquer que le compte n’y est pas. Je me dis que je dois avoir perdu des billets en cours de route.  Rentré chez moi je réapprovisionne en liquide le tiroir où j’ai l’habitude de le déposer.

La semaine d’après j’ai l’impression que ma réserve de billets de banque a diminué. Je décide de faire un test. Je compte les billets et les photographie dans l’ordre où ils sont dans le tiroir.  Je m’en vais ensuite à la plage comme j’ai l’habitude de le faire quand S fait le ménage. Quand je reviens je recompte l’argent. Il manque cinq coupures. Je suis troublé mais ne dis rien en me disant que S doit avoir pallié à une urgence en rapport avec sa famille. 

Quelques jours plus tard j’appelle S pour l’informer que j’ai passé contrat avec une société de nettoyage qui désormais prendra soin de mon appartement. Je lui dis que je ne peux plus l’employer parce qu’elle est en situation illégale et qu’elle n’est pas assurée. Elle est tétanisée et ne réagit pas.  Le lendemain elle me rappelle pour demander à me voir. Quelques jours plus tard nous avons une entrevue. Elle me demande la vraie raison de son renvoi.  Avant que je n’aie le temps de répondre elle me jure qu’elle me rendra le câble d’électricité qu’elle s’est approprié sans me demander. Je lui que dis que j’ignorais ce détail et que ce que j’ai à lui reprocher n’est pas de cet ordre. Elle me demande si c’est plus grave.  Je lui dis que c’est grave mais que ce n’est pas grave. Elle insiste.  Je lui dis que que je sais qu’elle a volé de l’argent de mon tiroir mais que je l’ai laissée faire parce que je pensais qu’elle avait un problème à résoudre et qu’elle s’arrêterait ensuite. Mais ça n’a pas été le cas. Elle avoue et sanglote sans discontinuer. Entre deux hoquets elle me supplie de ne pas porter plainte parce qu’elle craint d’être expulsée du pays. Je lui dis que je n’en ferai rien mais qu’elle doit me promettre qu’elle ne récidivera pas chez d’autres employeurs.  Je la console en lui disant que je la comprends parce que moi aussi j’ai connu la misère. Rassérénée elle me dit « you are a good man » et s’éclipse. Je me sens comme l’Evêque de Dignes dans « Les Misérables » quand il déclare que l’argenterie trouvée par la police dans les affaires de Jean Valjean est un cadeau qu’il lui a fait. Deux jours plus tard j’apprends que S a été trouvée pendue dans sa cage d’escalier.  

Le journal Haaretz et la liberté d’expression

Jordan Peterson est un psychologue clinicien, actuellement professeur à l’Université de Toronto après avoir enseigné à Harvard. Cet intellectuel a une notoriété mondiale pour ses travaux sur la postmodernité, qu’il définit comme avatar du marxisme.

Le journal Haaretz publie un article de l’historien suédois Mikael Nilsson, qui comme certains intellectuels de gauche mais de tradition chrétienne aiment les Juifs surtout quand ils sont morts. C’est sans doute dû à cette charmante inclination que Nilsson qualifie Peterson de révisionniste, d’antisémite et d’admirateur d’Hitler.

Il conteste l’analyse de Peterson du nazisme, parce que d’après lui on ne peut rien en dire d’autre que de l’attribuer au Mal Absolu. Tout historien normalement constitué sait pourtant qu’après la défaite de l’Allemagne en 1918 le Traité de Versailles lui a imposé des conditions extrêmes et humiliantes, provoquant une crise économique et un ressentiment durable dans les couches populaires, ouvrant la voie au fascisme.

Mais la mauvaise foi et la violence inouïe de Nilsson n’est pas due à un désaccord entre universitaires sur un point d’Histoire. Il s’agit d’autre chose. Refuser tout débat concernant l’origine des crimes nazis escamote du même coup celui des crimes communistes. L’explication en est que pour Nilsson, comme pour beaucoup d’incurables marxistes, la différence entre nazisme et communisme réside dans l’intention, et non pas dans les faits.

Il est vrai que les faits sont toujours dérangeants pour les idéologues. Comme dit le philosophe Michel Onfray, quand l’idéologie ne coïncide pas avec le réel, c’est le réel qui a tort. Il semble donc que les millions de victimes de la folie meurtrière du communisme ne sont pour Nilsson qu’un détail de l’Histoire, comme dirait l’autre.

Un des thèmes qu’étudie Peterson consiste à se poser la question de savoir pourquoi l’on enseigne si parcimonieusement dans le monde académique ce que fut la monstruosité du communisme tout au long du vingtième siècle. La politologue Hannah Arendt avait pourtant mis en lumière dès les années 1950 l’équivalence entre fascisme et communisme. Cela avait causé une vive polémique, dont Nilsson prend le relais aujourd’hui. Pour lui les crimes communistes ont un sens. Celui de l’Histoire.

C’est ce même délire qui donne aujourd’hui bonne conscience à la gauche extrême qui entend ressusciter le communisme sous forme postmoderne.

Ce genre d’article justifie la liberté d’expression. Si on l’interdisait on ne saurait pas que Haaretz en arrive à publier un texte à mon avis indigne, eu égard au rang de ce journal dans le monde de la presse.

Climat

A propos du réchauffement de la planète, ou du « dérèglement climatique » selon une formulation plus elliptique, moi aussi je préfère un environnement propre plutôt qu’un environnement sale, un air pur plutôt qu’un air pollué, etc…, mais il m’apparaît que certains courants écologiques ont pris une tournure religieuse, or quand la religion se mêle de science cela finit toujours mal. En URSS déjà il y avait une « bonne » et une « mauvaise » science.

Et comme par hasard une frange non-négligeable du mouvement écologiste international est antisémite et proche de l’extrême gauche (expression pléonastique). Sans oublier que ces gens qui trouvent qu’il faut respecter la planète ne respectent pas Israël, frayent avec ses pires ennemis et soutiennent le BDS.

Il appartient à la science le soin de déterminer, dans la mesure du possible, ce qui est susceptible d’arriver à notre planète et d’en discerner les causes, et laisser ensuite la politique sonder les cœurs. J’ai bien aimé cet aphorisme des « gilets jaunes » : « Les élites parlent de fin du monde quand nous parlons de fin du mois ».

Pour ma part en tous cas je ne suis pas disposé à sacrifier la moindre génération vivante au nom de générations qui ne le sont pas encore. Ce genre de raisonnement à fait couler suffisamment de sang pour qu’on s’en abstienne désormais.

Sarah Halimi ou la justice post-moderne

Sarah Halimi est une femme juive de soixante-cinq ans décédée en avril 2017 après avoir été rouée de coups et défenestrée. L’assassin est son voisin Kobili Traoré, jeune multi-récidiviste 20 fois condamné pour violence aggravée ou autres méfaits, mais jamais considéré comme irresponsable.

La cour d’appel de Paris a néanmoins conclu à l’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré. Il ne sera donc pas jugé et devrait sous peu être libéré de son internement en milieu psychiatrique, étant donné qu’il ne souffre de troubles mentaux que lorsqu’il est saisi de pulsions le poussant à casser du juif au nom de l’islam.

Comment cela est-il possible ?

La nouvelle épidémie qui sévit dans une certaine intelligentsia, une certaine presse et une certaine magistrature s’appelle la pensée postmoderne. C’est ainsi que cette vision du monde fait l’impasse sur la notion de libre arbitre. L’essence de l’individu au sens postmoderne n’est que le reflet de sa communauté, de sa culture et de son histoire. Il n’y a donc pas d’individus dans la postmodernité : il n’y a que des identités. Le pluralisme s’est transformé en principe d’égalité à tous crins, ce qui a pour conséquence que l’égalité « est devenue folle », comme dit Finkielkraut.

La décision de la cour d’appel de Paris revient à considérer Kobili Traoré comme un avatar de son identité. Il ne serait pas plus coupable d’être un assassin drogué antisémite et islamiste que Sarah Halimi n’est coupable d’être une paisible femme médecin juive. Il semble donc que pour certaines juridictions il est tout compte fait devenu moins important de rendre la justice que de rendre l’égalité.

J’accuse le boycott

Né en 1933, Roman Polanski n’avait pas vocation à devenir l’un des grands cinéastes notre temps. Petit de taille, ce grand artiste est un rescapé de la Shoah qui n’a dû le salut qu’à son évasion du ghetto de Cracovie à l’âge de huit ans, après quoi il fut privé d’école parce que Juif.

La mère de Polanski a été assassinée au camp d’Auschwitz alors qu’elle était enceinte, et bien des années plus tard son épouse, elle aussi enceinte, a  été massacrée par des une bande de monstres. Son père quant à lui a survécu au camp de concentration de Mauthausen.

Polanski a été condamné en 1977 aux Etats-Unis pour abus sexuel sur Samantha Geimer, une jeune fille mineure. Le néoféminisme contemporain incite à la libération de la parole, ce que Samantha Geimer a mis en pratique en accordant son pardon à Polanski et en déclarant que  sa mésaventure ne l’a traumatisée ni mentalement ni physiquement.  La libération de la parole, c’est aussi cela.

A chacun de se faire une idée de l’homme Polanski, mais rien dans son œuvre n’est illicite. Les Césars décernés à son film « J’accuse » constituent un hommage à son talent et à celui de ses collaborateurs.

Non seulement est-il absurde de boycotter « J’accuse », mais il faudrait en faire la promotion.  Toute opposition à ce film est une obstruction au combat contre l’antisémitisme. Les jeunes,  les moins jeunes, les vieux et les ignares en tout genre doivent apprendre ce que fut l’affaire Dreyfus. Qu’ils sachent que cette ignominie a été le terreau de l’antisémitisme de l’Etat français lors de la Shoah. Que c’est l’affaire Dreyfus qui a accouché du régime de Vichy, celui-là même qui a décrété  le « Statut des Juifs » et qui les a envoyés à la mort dans les camps nazis.

Mais l’affaire Dreyfus a aussi accouché d’un autre enfant : l’Etat d’Israël.

DSK ou la coupable innocence

Tristane Banon est une romancière et journaliste française. En 2011 elle porte plainte contre Dominique Strauss-Kahn[1], l’un des amants de sa mère, pour tentative de viol dont elle affirme avoir été l’objet en 2003.  Le parquet de Paris ouvre une enquête, mais Strauss-Kahn nie les faits et porte plainte en diffamation contre Banon. Il est entendu par des enquêteurs, et admet avoir tenté sans succès d’embrasser Banon au cours de l’interview qu’elle était venue lui faire dans son appartement. Quelque temps plus tard le parquet classe la plainte sans suite, estimant ne pas avoir suffisamment d’éléments pour engager des poursuites.

Banon a récemment été invitée à participer à l’émission « c’est à vous » sur France 5 afin d’évoquer cet épisode de sa vie. Elle revient dessus avec sa version, ce qui est légitime.  Mais le parti-pris dont elle bénéficie de la part des journalistes et chroniqueurs, et l’unanimité de ceux-ci contre Strauss-Kahn est digne de la presse de Corée du Nord. Pour mémoire, Dominique Strauss-Kahn a été trainé en justice  à plusieurs reprises dans le cadre d’affaires de mœurs, mais a été relaxé à chaque fois.  N’ayant jamais été condamné il dispose donc d’un casier judiciaire vierge.

Au cours de l’émission, l’animatrice et ses collègues qualifient sans nuance Banon de « victime » sans tenir compte, à aucun moment, du fait que dans cette affaire il s’agit de la parole de l’un contre l’autre. D’une part Banon n’est donc pas une « victime »,  mais une plaignante, et Strauss-Kahn n’est pas un coupable, mais un plaignant, eu égard à sa plainte pour diffamation.

Non seulement les justiciers de cette émission-tribunal se moquent de la présomption d’innocence, mais justifie en plus le lynchage médiatique subi par Strauss-Kahn.

A quand l’invitation de Strauss-Kahn sur ce même plateau par les mêmes journalistes ?

[1] Dominique Strauss-Kahn, dit « DSK » est un économiste et homme politique, et fut directeur général du FMI jusqu’en 2007.  Candidat potentiel à la présidence de la république il se retira de la vie publique après sa mise en cause dans le cadre d’une accusation d’agression sexuelle à New York, bien qu’ayant bénéficié en fin de compte d’un non-lieu.